WeAre...Adaptable | Victoria Scharff

L'adaptabilité est parfois ce qui fait toute une carrière. Pour Victoria Scharff, elle a pris la forme d'une reconversion, de défis relevés en cuisine et d'une confiance en soi construite au fil des années. Dans cette chronique, la Cheffe Pâtissière de l'année 2026 revient sur les moments qui l'ont poussée à s'affirmer, à écouter son intuition et à trouver sa place.

☕️ À quel moment tu t’es vraiment sentie à ta place ?

Lors de mon expérience à Gordes, j’ai été promue sous-cheffe après seulement deux ans d’expérience en pâtisserie. Je dirigeais une brigade de huit personnes et gérais les différents services, les plannings, les mariages pendant la saison, ainsi que l’élaboration des brunchs chaque dimanche.

Prendre ce poste a été un véritable défi, mais c’est à ce moment-là que j’ai compris que j’étais à ma place. Jongler entre l’organisation, la création des desserts et le renouvellement des buffets du brunch me procurait une énergie et une motivation incroyables.

☕️ As-tu longtemps douté de ta légitimité ?

J’ai surtout douté à la fin de ma formation, en 2020, au moment des examens finaux. Je devais réaliser une sculpture en chocolat, une autre en sucre et surtout un dessert de création. Et là, panique.

Suivre une recette, c’est une chose. Créer de toutes pièces, c’en est une autre. Comment savoir si une idée est bonne ? Devais-je me faire plaisir ou proposer quelque chose qui plairait au jury ?

J’ai compris que le processus créatif est intime et solitaire. Il n’y a pas de guide, pas de collègues pour valider nos idées. Il faut apprendre à lâcher prise. Avec le temps, les bonnes rencontres et un vrai travail sur soi, la création devient plus naturelle.

Aujourd’hui, elle se nourrit de tout : une discussion, un livre, une balade, un cocktail…

Rome ne s’est pas construite en un jour. Il m’a fallu plusieurs années pour me sentir à l’aise avec le processus créatif et apprendre à me faire confiance.

☕️ Y a-t-il eu un déclic qui a changé ta perception de toi-même ?

Le déclic est arrivé lors de mon expérience en Corse, alors que je préparais la carte du début de saison.

J’avais imaginé un dessert à l’artichaut, mais ma direction a d’abord freiné mon idée, la jugeant trop audacieuse. Lorsque le PDG est arrivé et a demandé à goûter ce dessert en particulier, j’ai ressenti une certaine appréhension : personne d’autre que moi ne l’avait encore goûté.

Finalement, il a adoré. Le dessert est même devenu notre best-seller.

Ce jour-là, j’ai compris qu’il était temps d’arrêter de douter et de me faire confiance. Depuis, j’assume pleinement mes choix de saveurs, même les plus surprenants.

☕️ Comment tu gères les moments où le doute revient ?

J’ai plusieurs façons de l’aborder.

D’abord, j’accepte que le doute fasse partie du processus créatif. Plutôt que de le fuir, je le vois comme une opportunité d’apprentissage. Je fais des essais, je garde ce qui me plaît et je continue à travailler ce qui me convainc moins.

Quand je traverse une période de stress, la méditation ou des exercices de respiration m’aident à me recentrer et à apaiser mon esprit.

Et puis, j’aime aussi échanger avec d’anciens collègues avec qui je suis restée en contact. Nous partageons nos expériences respectives et cela permet souvent de prendre du recul.

En combinant ces différentes approches, j’arrive à gérer le doute de manière plus constructive et à continuer d’avancer.

☕️ Est-ce que tu as déjà dû t’imposer dans un environnement où tu ne te sentais pas légitime ? Qu’est-ce qui t’aide aujourd’hui à t’affirmer concrètement ?

Dans une entreprise où j’ai travaillé, on m’a clairement fait comprendre que mon statut de cheffe ne plaisait pas parce que j’étais une femme.

Quand on se retrouve face à un chef exécutif de la vieille école, notre place n’est, selon lui, pas en cuisine. C’est encore plus compliqué lorsqu’il s’agit de son supérieur direct.

J’ai eu plusieurs altercations avec lui mais, voyant que rien ne changeait, j’ai décidé d’en parler à ma PDG et de limiter au maximum nos échanges.

Cet été-là, j’avais une brigade exceptionnelle : des jeunes qui voulaient apprendre, évoluer et donner le meilleur d’eux-mêmes. Je n’ai pas baissé les bras pour eux.

Dans notre métier, ce sont les échanges et l’humain qui nous empêchent d’abandonner. La transmission, le partage et la création sont les véritables piliers de notre univers.

☕️ Le regard des autres t’a-t-il freinée ? Comment as-tu dépassé cela ?

Paradoxalement, le regard des autres n’a jamais été un frein dans ma vie professionnelle. Au contraire, il a toujours été un moteur.

Il m’a poussée à me dépasser et à prouver que j’avais toute ma place parmi eux.

☕️ Qu’est-ce que tu n’acceptes plus aujourd’hui ?

Le manque de respect et le dénigrement au travail.

☕️ Quel rôle a joué l’échec dans ta confiance en toi ?

Surmonter des échecs a renforcé mon estime de moi. Cela m’a fait comprendre que j’étais capable de me relever et de continuer à avancer, quoi qu’il arrive.

Quand on décide de se réorienter à 25 ans, de quitter toute sa vie du jour au lendemain pour en reconstruire une nouvelle, on apprend déjà beaucoup sur sa capacité à rebondir.

En restauration, l’échec est encore plus difficile à accepter pour moi, parce que nos actions ont toujours des conséquences sur toute la brigade. Une altercation avec un supérieur, une crêpe trop cuite servie à un client VIP, un frigo qui tombe en panne sans que personne ne le remarque…

Avec le temps, je me suis forcée à être irréprochable, impliquée à 2 000 %, pour devenir la cheffe que je suis aujourd’hui. Mais à quel prix ?

Il y a peu, j’ai compris quelque chose de fondamental, que l’on oublie trop souvent : peu importe notre ténacité, les sacrifices que nous sommes prêts à faire, la passion ou la motivation qui nous animent, à force d’en faire trop, on finit par s’oublier.

Et là, on échoue.

Parce qu’on cesse d’écouter son corps, on ignore les signaux d’alerte et on fonce tête baissée jusqu’à perdre ce qu’il y a de plus important : soi-même.

☕️ Si tu pouvais parler à ton « toi » d’avant, tu lui dirais quoi ?

Je lui dirais de ne jamais abandonner lorsqu’il s’agit de suivre sa passion.

Chaque expérience, qu’elle soit positive ou négative, est une occasion d’apprendre et de grandir. Il est essentiel de garder confiance en soi, car c’est cette confiance qui permet de surmonter les obstacles.

Je lui dirais aussi de bien s’entourer. Le soutien et les conseils de certains mentors peuvent faire toute la différence.

J’ai eu la chance de rencontrer des chefs de cuisine qui m’ont épaulée et appris à croire en mes capacités. Ces relations ont été déterminantes dans mon parcours.

Alors je lui dirais simplement de chérir ces rencontres et d’apprendre de chaque moment.


Élue Cheffe Pâtissière de l’année 2026 par le Gault & Millau Luxembourg, Victoria SCHARFF a rejoint Glow en juin 2026.

Belgo-luxembourgeoise, elle a troqué une carrière dans les ressources humaines pour vivre pleinement sa passion du sucré. Hyperactive et curieuse, elle nourrit sa créativité bien au-delà des cuisines : entre des cours de céramique chez Mausi, à Messancy, et une formation en comportementalisme animalier, elle aime explorer de nouveaux horizons.

Au fil des années, elle a ressenti le besoin de repenser ses choix, aussi bien alimentaires que professionnels. C’est ainsi qu’elle a découvert l’univers de la pâtisserie vegan, une véritable révélation.

Elle y a trouvé un équilibre rare : celui de pouvoir concilier sa passion pour la pâtisserie avec ses convictions personnelles, en imaginant des desserts gourmands et plus respectueux de l’environnement.