

41 plaintes pour harcèlement moral recensées par l’ITM en 2024… contre 216 en 2025. Dans le même temps, les infractions au droit du travail constatées reculent de 21 %. Alors, comment expliquer cette hausse aussi nette des signalements ? Simple libération de la parole ou symptôme d’un malaise plus profond dans le monde du travail ? Lara Alves nous livre son analyse.
Le rapport annuel de l’Inspection du travail et des mines, publié en mai 2026, dresse un bilan globalement positif : moins d’accidents du travail, moins d’infractions, moins d’amendes. Pourtant, un chiffre retient l’attention. Les plaintes pour harcèlement moral ont augmenté de 53 % en un an.
Ma première réaction n’est pas l’inquiétude. C’est le soulagement.
Ce chiffre ne signifie pas que le harcèlement s’aggrave au Luxembourg. Il montre surtout que la parole se libère. La loi de 2023 a changé quelque chose de profond : elle a donné aux salariés un cadre légal clair et, surtout, envoyé un signal fort. Signaler n’est plus un acte vain ou risqué. C’est un droit. Et de plus en plus de personnes l’exercent.
Le contraste avec le reste du rapport est d’ailleurs révélateur. Quand les infractions au droit du travail reculent de 21 % pendant que les plaintes pour harcèlement progressent de 53 %, on n’assiste pas à une dégradation. On assiste à une normalisation de la prise de parole. Et cette nuance est essentielle.
Mais c’est précisément là que les choses se compliquent.
Une parole qui se libère suppose une organisation capable de l’accueillir. D’analyser le signalement correctement. De protéger la personne qui a osé parler, mais aussi celle qui est mise en cause, présumée innocente jusqu’à preuve du contraire, ainsi que les témoins qui acceptent de s’exprimer. Et surtout, de traiter la situation avec rigueur et impartialité, y compris lorsque la personne concernée est un manager performant, un cadre apprécié, ou quelqu’un que l’entreprise estime indispensable.
Dans la réalité que je connais, beaucoup d’organisations ne sont pas prêtes.
Pas par mauvaise volonté. Mais parce que traiter sérieusement une plainte pour harcèlement exige quatre conditions difficiles à réunir en interne : la neutralité, l’indépendance, l’impartialité et le respect absolu de la confidentialité.
Non pas parce que les dirigeants ou les équipes RH manquent de bonne foi, mais parce que leur position rend cet exercice particulièrement complexe.
Comment rester neutre lorsqu’un signalement concerne sa propre entreprise ? Comment mener une investigation impartiale quand on dépend de la même direction que la personne mise en cause ?
Sans compter les nombreuses situations où le département RH se résume à une seule personne, souvent sans les ressources ni l’expertise spécifiques qu’une enquête sérieuse exige.
Et dans beaucoup de PME, cette personne (lorsqu’elle existe) reporte directement au dirigeant ou au propriétaire. Celui-là même qui, parfois, est au cœur du problème.
Et lorsque c’est la fonction RH elle-même qui est mise en cause, toute réponse interne devient structurellement impossible.
Quand le dirigeant est concerné, la question ne se pose même plus. L’indépendance ne peut tout simplement pas venir de l’intérieur.
La loi a créé une obligation. Elle n’a pas créé la capacité d’y répondre.
Ces 216 plaintes envoient un signal clair : le Luxembourg entre dans une nouvelle phase.
Celle où disposer d’une politique anti-harcèlement ne suffit plus.
Celle où les organisations doivent désormais se doter de processus solides, de compétences adaptées et, lorsque nécessaire, d’une expertise indépendante capable de traiter ces situations à la hauteur de ce qu’elles révèlent.
La libération de la parole est une victoire.
Encore faut-il être prêt à entendre ce qu’elle dit.

Maman, mariée, portugaise et luxembourgeoise, Lara ALVES évolue depuis plus de 20 ans dans l’univers des ressources humaines, au Luxembourg comme à l’international, notamment en Europe et aux États-Unis.
HR leader et médiatrice professionnelle, elle a occupé des postes de direction RH dans des secteurs variés tels que l’assurance, les services financiers ou encore l’industrie, toujours dans des environnements complexes, réglementés et multiculturels.
Particulièrement engagée sur les sujets de santé organisationnelle et d’intégrité au travail, elle accompagne les organisations autour des enjeux de prévention, de gestion des conflits et de sécurité psychologique au travail.
Elle travaille en anglais, français et portugais.
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