

Longtemps, la réussite a rimé avec ascension, titres et responsabilités. Puis, avec le temps, l’équation a changé. Dans cette interview, Sarah Hartmann partage un parcours riche, des décisions assumées et une réflexion lucide sur la place du travail, l’équilibre et le sens que l’on donne à sa trajectoire professionnelle.
⭐️ Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots et revenir sur ton parcours, de tes débuts chez PwC jusqu’à ton poste actuel à l’ACA ?
J’ai 41 ans, je vis en France avec mon compagnon et nos deux enfants. Après des études de droit, j’ai commencé ma carrière au Luxembourg en 2008 chez PwC pendant quelques années, puis j’ai passé une dizaine d’années chez l’assureur luxembourgeois Baloise, en tant que responsable juridique et compliance. Je travaille depuis cinq ans à l’ACA, l’association professionnelle qui représente le secteur de l’assurance au Luxembourg. Ma fonction reste essentiellement juridique, mais pas seulement : mon rôle est très transverse et l’enjeu est fondamentalement différent, puisqu’il s’agit ici de travailler pour l’ensemble de nos membres, essentiellement les compagnies d’assurance et de réassurance ainsi que les acteurs de l’écosystème, afin de défendre les intérêts de tout le secteur.
⭐️ Tu as connu une belle évolution de carrière avant 30 ans. Avec le recul, qu’est-ce que cela représentait pour toi à l’époque : une forme de réussite ou simplement la suite logique de ton parcours ?
C’est allé très vite, c’est vrai. Grâce à PwC, j’ai reçu une formation très solide qui m’a bien servi ensuite, mais j’étais attirée par l’entreprise : je voulais voir et traiter les dossiers dans leur ensemble, et pas seulement la partie consulting. J’ai démarré chez Baloise en 2012 comme conseillère juridique senior et, avant mes 30 ans, j’étais responsable juridique et compliance du groupe. Beaucoup de pression, mais un bon entourage professionnel qui m’a permis d’évoluer dans mes responsabilités en me sentant en sécurité.
Clairement, à cette période, j’avais le sentiment de réussir. Je ne me posais pas vraiment de questions sur le concept.
Juste avant d’arriver à l’ACA, j’ai accepté un poste dans la start-up du groupe, avec à nouveau beaucoup de perspectives d’évolution, mais j’ai rapidement ressenti un fort sentiment de solitude sur ce poste. J’étais la seule employée au Luxembourg, les autres étant en Allemagne, et c’est tombé pile au moment de l’arrivée du Covid, sans possibilité de déplacement. J’ai eu envie de retrouver un esprit d’équipe et d’être entourée de collègues au quotidien, et pas seulement par écrans interposés. C’est à cette période que l’opportunité de rejoindre l’ACA s’est présentée.
⭐️ Le mot “réussite” a-t-il changé de sens pour toi au fil du temps ?
Complètement. Entre ma vision des choses en sortant de l’école, qui a perduré une grande partie de ma carrière, et celle d’aujourd’hui, ce sont vraiment deux mondes différents. Ma vision d’avant, je pense que c’est celle de beaucoup de personnes de ma génération, en tout cas lorsqu’on est salarié dans une entreprise : la réussite, c’est monter en grade, évoluer via des promotions, devenir manager, directeur… Je pense que je ne pouvais même pas imaginer que réussir puisse être autre chose que cette évolution verticale.
Finalement, j’ai compris que oui, cette progression verticale est une définition de la réussite, et qu’il n’y a rien de mauvais à l’envisager de cette manière, mais ce n’est pas la seule façon de réussir.
⭐️ Tu as fait le choix de quitter un poste à hautes responsabilités pour une fonction qui te correspondait davantage. Comment as-tu vécu cette décision ?
Je me suis posé mille questions. J’avais l’impression de renoncer à quelque chose, de redescendre les échelons après les avoir gravis. C’est sûrement différent quand on n’a pas le choix, quand on est obligé de changer de poste, mais là, c’était une démarche complètement volontaire.
⭐️ Est-ce difficile d’assumer ce choix dans un environnement où la progression est souvent perçue comme “aller toujours plus haut” ?
Honnêtement, oui. Partir d’un poste de responsable juridique, en étant bien appréciée par ma hiérarchie et avec devant moi des opportunités pour continuer l’ascension, pour un poste de conseillère juridique, ça peut sembler contre-intuitif.
⭐️ Comment ton entourage professionnel a-t-il réagi à ce virage ?
Je crois que cela en a surpris plus d’un dans mon entourage, à commencer par mon chef de l’époque… Mais le challenge que représentait ce poste à l’ACA était différent de la fonction que j’occupais ou de ce que je faisais au quotidien, ce qui le rend plus facile à expliquer. Il reste néanmoins que, factuellement, pour certaines personnes, cela ressemble à un pas en arrière, ou à un pas de côté plutôt qu’à un pas en avant, parce que le titre de la fonction n’est plus le même. Disons que ce n’est probablement pas le genre de changement qui se raconte très bien en une ligne sur LinkedIn. Je comprends ce point de vue, mais c’est une vision extérieure. La mienne est différente et, avec le recul, je n’ai aucun regret.
⭐️ À quel moment as-tu compris que l’équilibre personnel et professionnel devait primer sur la course au titre ?
Pas du jour au lendemain, c’est sûr. Je dirais que c’est un processus qui s’est construit au fil du temps, ponctué de plusieurs événements qui m’ont poussée vers une perspective différente. Il y a aussi eu un grave accident qui a touché ma fille et qui m’a imposé une prise de recul forcée par rapport au travail. Ce n’est pas cet événement en soi qui a tout changé, mais ce temps à distance, puis le retour à un engagement professionnel intense, ont contribué à faire évoluer progressivement ma vision des choses.
Il y a aussi parfois des déceptions. La déception est un moteur fort chez moi, non pas comme une frustration, mais comme un moment de clarification. À plusieurs reprises dans mon parcours, elle m’a permis d’accepter une réalité telle qu’elle était et, finalement, d’arrêter de douter. À partir de là, les choix deviennent plus simples.
⭐️ Qu’est-ce qui t’apporte aujourd’hui le plus de satisfaction dans ton travail ?
Ce n’est pas un élément isolé, mais plutôt un équilibre : travailler aujourd’hui au sein d’une équipe dans laquelle je me sens bien et en confiance, et échanger avec des personnes d’horizons très différents. Dit comme ça, cela peut sembler évident, mais on se rend compte de leur valeur surtout quand elles manquent.
⭐️ Tu dirais que l’environnement de travail compte autant que le poste en lui-même dans le sentiment de réussite ?
Dans mon cas personnel, oui, et je pense que c’est vrai dans la plupart des situations. À poste égal, mais dans des organisations différentes, c’est l’environnement de travail qui fait la différence : est-ce que ton management te met dans une position favorable au sentiment de réussite ? Est-ce que ton travail est reconnu ? Est-ce que tu as l’impression de faire une différence quand tu t’investis à fond ?
⭐️ Penses-tu que la définition du succès évolue dans les entreprises, notamment pour les nouvelles générations ?
Si j’en crois ce que je lis dans certains articles depuis quelque temps, il faut croire que oui. Mais est-ce vraiment la définition du succès qui évolue, ou plutôt l’importance que les nouvelles générations lui accordent ? Dans ce que je lis, la question semble surtout se jouer autour de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Plus de responsabilités est souvent synonyme de plus de travail et de moins de temps pour sa vie personnelle. C’est vrai, mais ce n’est pas l’essentiel du débat, à mon avis. C’est même certainement un peu réducteur pour eux, et je suis sûre qu’il y a plus que cela derrière cette réputation de « génération des loisirs ». C’est plutôt le prisme de notre génération, axé sur une réussite perçue de manière « traditionnelle », qui nous amène à penser qu’un jeune qui ne recherche pas un poste de manager n’a simplement pas envie de travailler tard le soir. Il n’en ressent peut-être simplement pas le besoin, parce qu’il est heureux dans ce qu’il fait et qu’il s’y sent bien.
⭐️ Et toi, aujourd’hui, comment définirais-tu la réussite ?
Ce n’est pas si facile à définir en quelques mots, mais un bon critère pour moi, c’est la fierté. Je suis fière de ce que je fais, de la manière dont je le fais, et je suis fière quand je parle de mon travail. Et si, en plus, je peux dire que je le fais en respectant mes valeurs, ce qui est le cas, alors c’est jackpot.
Ce n’est pas une définition faite pour un post LinkedIn ou une histoire de vie sur Welcome to the Jungle, mais c’est celle qui me parle le plus aujourd’hui.

Après des études de droit en France, Sarah HARTMANN débute sa carrière au Luxembourg en 2008 au sein d’un cabinet de conseil de la place, avant de passer près de dix ans chez un assureur luxembourgeois.
Depuis 2021, elle est conseillère juridique à l’ACA, l’Association des compagnies d’assurances au Luxembourg, où elle intervient sur un large éventail de sujets.
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