

Transformer une problématique longtemps ignorée en initiative structurée, mobiliser un écosystème autour d’un enjeu encore peu adressé et faire émerger un sujet dans l’espace public : c’est le défi qu’a relevé Diane Elsen avec le lancement de Lëtz Menopause asbl.
À travers cette démarche, elle illustre comment une expérience individuelle peut se transformer en projet à impact, capable d’engager durablement entreprises, institutions et société autour d’un véritable enjeu de transformation collective.
🏋🏻♀️ Vous avez cofondé une ASBL autour de la ménopause. Qu’est-ce qui a déclenché ce passage à l’action ?
D’abord, mon propre parcours.
Pendant longtemps, j’ai traversé la périménopause sans comprendre ce qui m’arrivait. Comme beaucoup de femmes, j’ai fait face à des changements importants (énergie, résilience au stress, rapport au travail, équilibre personnel, symptômes impactant la qualité de vie) sans trouver de réponses claires.
Le plus frappant, c’est qu’aucun professionnel n’a su faire le lien entre ces symptômes pourtant très répandus. Et malheureusement, mon expérience est loin d’être isolée : aujourd’hui, seulement 2 femmes sur 10 reçoivent un diagnostic de ménopause lorsqu’elles consultent la première fois pour obtenir de l’aide. (World Economic Forum - The state of women's health in numbers May 2026)
Plus largement, ce même rapport souligne que les femmes sont diagnostiquées en moyenne quatre ans plus tard que les hommes sur des centaines de pathologies différentes.
En me formant sur le sujet, j’ai compris que mon expérience révélait en réalité un problème bien plus large : un sujet qui concerne toutes les femmes, mais qui reste largement ignoré par le système de santé, les entreprises et les décideurs.
C’est ce constat qui nous a poussés à créer une structure capable de faire évoluer durablement le sujet.
🏋🏻♀️ En une phrase : quelle est la mission que vous vous êtes donnée avec cette initiative ?
Notre mission est simple : faire reconnaître la ménopause comme un enjeu majeur de santé publique, d’égalité et de performance collective.
Derrière cette transition naturelle se cache une réalité encore largement ignorée : les femmes restent sous-représentées dans la recherche médicale, les données scientifiques et les politiques de prévention.
L’objectif est simple : sortir enfin ce sujet du silence pour construire des réponses adaptées et durables.
🏋🏻♀️ Mobiliser autour d’un sujet comme la ménopause, concrètement, ça veut dire quoi au quotidien ?
C’est créer un écosystème capable de faire avancer le sujet collectivement.
Nous travaillons avec les femmes concernées, les professionnels de santé, les entreprises, les institutions, les chercheurs et les décideurs publics.
Parce qu’aujourd’hui, on oublie encore trop souvent que la ménopause n’est pas uniquement un sujet médical.
Elle influence directement la vie professionnelle, la confiance en soi, l’évolution de carrière, l’absentéisme et plus largement la place des femmes au travail.
🏋🏻♀️ Quels sont les principaux freins que vous avez rencontrés ?
Le premier frein reste la banalisation.
Parce que la ménopause est naturelle, on considère encore trop souvent qu’il faudrait simplement l’accepter et continuer à fonctionner normalement.
À cela s’ajoute un problème plus profond : le manque de données sur la santé des femmes.
Aujourd’hui, seulement environ 5 % des essais cliniques (hors fonds publics) rapportent des données différenciées selon le sexe. Pendant longtemps, la recherche médicale s’est construite principalement autour de données reflétant la physiologie masculine.
Résultat : les femmes sont souvent moins bien diagnostiquées, moins bien prises en charge et certains traitements restent insuffisamment adaptés à leurs réalités biologiques.
🏋🏻♀️ Qu’est-ce qui est le plus difficile à faire bouger aujourd’hui ?
Faire comprendre que la ménopause n’est pas un sujet secondaire ou simplement un inconfort individuel.
C’est une transition qui influence durablement la santé physique, mentale, cognitive mais aussi la trajectoire professionnelle de millions de femmes.
Les conséquences économiques sont d’ailleurs bien réelles : quatre ans après un diagnostic lié à la ménopause, les revenus des femmes sont en moyenne inférieurs de 7,4 % à ceux observés avant le diagnostic. Cette baisse s'explique à la fois par une diminution du nombre d'heures travaillées et par des départs anticipés du marché de l'emploi. (The Menopause Penalty. Working Paper, Institute for Fiscal Studies.)
On parle donc ici d’un véritable enjeu économique, autant pour les femmes que pour les entreprises.
🏋🏻♀️ À l’inverse, à quel moment avez-vous senti que quelque chose prenait ?
Lorsque nous avons commencé à recevoir un nombre important de témoignages.
Des femmes nous ont dit leur soulagement de pouvoir enfin comprendre ce qu’elles vivaient. Des professionnels de santé ont souhaité rejoindre la réflexion. Des entreprises ont commencé à s’interroger sur leur responsabilité face à ce sujet.
Nous avons alors compris que nous répondions à un besoin réel, largement sous-estimé jusqu’ici.
Un signal particulièrement fort a aussi été lorsque la ministre de la Santé a souhaité nous rencontrer et a décidé d’organiser une première semaine dédiée à la santé des femmes autour de sujets comme la ménopause, l’endométriose et la santé cardiovasculaire féminine. Et puis la rencontre avec l'équipe du MEGA Ministère de l"Egalité des genres et de la Diversité. De beaux projets sont en cours.
🏋🏻♀️ Qu’est-ce qu’on ne voit pas de l’extérieur quand on construit un collectif ?
La réalité de l’exécution.
Créer un collectif demande de construire de la confiance, aligner des expertises très différentes, coordonner des partenaires, trouver des financements et maintenir une vision claire dans le temps.
Comme dans tout projet entrepreneurial, la vision ne suffit jamais : il faut construire un cadre solide pour générer un impact durable.
🏋🏻♀️ Qu’est-ce qui fait passer d’une expérience individuelle à une dynamique collective ?
Le moment où l’on réalise qu’un problème vécu individuellement est en réalité systémique.
Quand des milliers de personnes vivent la même chose, on ne parle plus d’expériences isolées, mais d’un sujet collectif qui nécessite une réponse structurée.
C’est souvent là que naissent les vraies dynamiques de transformation.
🏋🏻♀️ Quel rôle jouent les témoignages dans cette bascule ?
Ils sont fondamentaux.
Les données permettent d’objectiver un problème. Les témoignages permettent de le rendre visible.
Et lorsqu’un grand nombre d’expériences convergent, cela crée une prise de conscience collective qui accélère le changement.
🏋🏻♀️ À quel moment faut-il structurer pour créer un vrai impact ?
Dès qu’on veut dépasser la sensibilisation.
Créer une structure permet de porter une vision claire, fédérer des expertises, construire des partenariats et inscrire les actions dans le long terme.
Sans structuration, il devient très difficile de faire évoluer durablement un système.
🏋🏻♀️ Vous parlez de “fédérer plutôt que convaincre”. Concrètement, comment vous faites ?
Nous partons toujours du terrain.
Nous écoutons les besoins des femmes, mais aussi les contraintes des professionnels de santé, des entreprises et des institutions.
L’objectif n’est pas d’opposer les acteurs, mais d’aligner des intérêts communs pour construire des solutions concrètes et durables.
🏋🏻♀️ Comment embarquer des acteurs très différents autour d’un même sujet ?
En montrant que ce sujet dépasse largement la sphère médicale.
D’ici 2030, près de 1,2 milliard de femmes dans le monde seront concernées par la ménopause selon l'OMS.
Cette tranche d’âge représente aujourd’hui la tranche démographique qui croit le plus rapidement au sein de la population active.
Pourtant, chaque année, plusieurs centaines de milliers de femmes quittent le marché du travail à cause des symptômes liés à la ménopause. (MenoSupport study DAUCH 2023-2025, CIPD UK 2023)
Pour les entreprises, cela pose directement des questions de rétention des talents, de performance et d’inclusion.
🏋🏻♀️ Si vous deviez partager 3 leviers pour transformer une expérience personnelle en mouvement collectif ?
1. Identifier le problème réel
Comprendre qu’une expérience personnelle peut révéler un enjeu beaucoup plus large.
2. Créer une vision commune
Faire émerger une prise de conscience collective autour d’un même sujet.
3. Structurer l’action
Transformer une idée en organisation capable de produire un impact durable.
🏋🏻♀️ Et 3 réflexes d’entrepreneuse pour mobiliser autour d’une cause comme celle-ci ?
1. Observer le terrain
Comprendre les besoins avant de construire des solutions.
2. Prioriser l’impact
Tester, apprendre et ajuster rapidement.
3. Construire avec les bons acteurs
Les changements durables se construisent toujours collectivement.
🏋🏻♀️ Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous montre que les lignes sont en train de bouger ?
Le sujet sort progressivement de l’ombre, et c’est essentiel.
Pendant trop longtemps, la santé des femmes a été pensée comme un sujet secondaire dans la recherche, les politiques publiques et même dans le monde du travail.
Aujourd’hui, les médias s’en emparent, les entreprises commencent à intégrer ces enjeux dans leur réflexion (au Royaume-Uni, à partir de 2027, toute entreprise de plus de 250 employés devra mettre en place une stratégie "Menopause Action Plan" introduit via l'Employment Rights Act 2025) et les professionnels de santé cherchent à actualiser leurs connaissances et se mobilisent dans de nombreux pays pour faire intégrer la ménopause dans la formation médicale, toutes spécialités confondues.
Faire évoluer la prise en charge de la ménopause, c’est aussi réduire des inégalités profondes qui impactent directement la santé, la carrière et le pouvoir économique des femmes.
Et c’est précisément à ce moment-là que les transformations durables commencent.

Après près de 30 ans de carrière entre secteur privé et institutions européennes, Diane ELSEN réoriente son parcours après avoir été confrontée à une périménopause sévère, marquée par un burn-out et une dépression.
Face au manque d’information autour de cette transition encore largement invisibilisée, elle décide d’en faire un nouveau terrain d’engagement et de recherche.
Aujourd’hui coach certifiée en ménopause, conférencière et cofondatrice de Lëtz Menopause asbl, elle œuvre pour faire reconnaître la ménopause comme un véritable enjeu de santé publique et de société, avec des impacts concrets sur la santé, la qualité de vie et la place des femmes dans le monde du travail.
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