

Quitter un pays, ce n’est jamais juste changer d’adresse. Dans cette chronique, Thibault raconte ce que l’on ne met pas sur le papier : les doutes, l’apprentissage sur le tas, la solitude du travail à distance et la construction patiente d’un nouveau chez-soi.
Ça file à une vitesse folle. Déjà plus de cinq ans.
En novembre 2020, mes collègues bruxellois et moi apprenions que notre centre de
R&D allait fermer. Décision stratégique pour rapatrier les activités en France. Après être
passés par les étapes classiques, colère comprise, mon épouse et moi avons fait le
choix de transformer cette claque en opportunité.
Une idée évoquée à demi-mot depuis quelque temps est devenue un projet, puis un
engagement. En mars 2022, cartons fermés, nous prenions la route du Luxembourg.
Ma femme y avait décroché le poste qu’elle visait. De mon côté, j’étais en CDI depuis
près d’un an dans une entreprise qui connaissait mon ambition et acceptait de
m’accompagner dans cette aventure, sans bureau local toutefois pour commencer. Je
travaillerais donc majoritairement depuis chez moi, avec des déplacements ponctuels
en Belgique pour maintenir le lien.
Sur le papier, tout semblait aligné.
Heureusement que je ne savais pas tout
Par le passé, je me disais souvent : « J’aurais bien voulu savoir ça avant. » Avec le
recul, je me dis de plus en plus : « Heureusement que je ne savais pas tout. » Si j’avais
eu une vision complète des difficultés professionnelles, fiscales et sociales qui
m’attendaient, je me serais peut-être découragé avant même de partir.
Par exemple, la première année, j’ai dû remplir trois déclarations fiscales distinctes :
Belgique résident, Belgique non-résident et Luxembourg. Malheureusement, le cabinet
comptable à qui j’avais confié le dossier s’est révélé… disons, peu fiable. Résultat :
outre le temps perdu avec ce « professionnel », j’ai été obligé de passer des dizaines
d’heures à lire, apprendre, décortiquer et, finalement, tout faire moi-même.
Je n’aime déjà pas beaucoup déléguer. Cette expérience ne m’a pas aidé à lâcher
prise.
Quitter un pays n’est pas un simple déménagement
Quand j’ai quitté la France pour m’installer à Liège en 2010, tout était simple : deux
valises, un sac à dos, un appartement trouvé en scrutant les panneaux « À LOUER » et
une connexion internet avant même d’avoir un vrai lit. Le côté spartiate des premières
semaines m’amusait. Et très vite, une soirée dans le Carré, et me voilà entouré de
nouveaux amis.
Douze ans plus tard, quitter la Belgique n’avait plus rien d’un jeu. Cette fois, nous
partions en famille. Nous laissions derrière nous un cadre de vie que nous n’avions pas
imaginé quitter si rapidement.
Aujourd’hui, je me sens chez moi au Luxembourg. Mais cela n’a pas été le cas tout de
suite. Installés dans une commune proche de Steinfort, il m’a fallu du temps pour
m’adapter à une vie plus rurale et à une perte d’autonomie. Je ne conduis pas en raison
de problèmes de vue. Je dépends entièrement de mes jambes, de taxis ou des
transports en commun. Ces derniers sont d’ailleurs gratuits au Luxembourg, ce qui est
formidable, mais plus on s’éloigne de Luxembourg-ville, plus les connexions et les
fréquences de passage diminuent. Logique, me direz-vous.
Ce sont des détails, en apparence. En réalité, ils ont profondément affecté mon
quotidien. Ma vie sociale a été fortement impactée, au même titre que ma mobilité.
Pendant plus d’un an et demi, j’ai serré les dents, jusqu’à ce que nous puissions nous
rapprocher de Luxembourg-ville fin 2023. C’est à partir de ce moment-là que j’ai
vraiment pu commencer à me sentir bien et à construire un réseau.
Le réseau, mais pas au sens où on l’entend
Je n’aime pas vraiment le mot « réseau ». Il sonne trop utilitaire, trop professionnel.
Pour moi, il s’agit surtout de créer des liens, de s’entraider et de faire naître un esprit de
camaraderie. Le champ des possibles est immense : Nopeschfest, associations et
clubs, activités sportives, parents d’élèves, salons professionnels, sorties, etc. Parmi les
personnes que j’ai rencontrées, beaucoup deviennent des connaissances, et certaines
d’entre elles deviennent des amis.
Le Club des anciens Volontaires Internationaux en Entreprise, la Communauté des
Français du Luxembourg et l’association que j’ai fondée ici, Le Hibou Orange, m’ont
permis de rencontrer de belles âmes qui ont compté dans mon implantation. J’espère
leur avoir apporté au moins autant qu’elles m’ont apporté. Même si je ne suis pas très à
l’aise pour demander de l’aide, je sais que j’en ai besoin, d’autant plus en étant le seul
représentant de mon entreprise au Luxembourg. Paradoxalement, je pense souvent
davantage à ce que je peux faire pour les autres qu’à ce que les autres peuvent faire
pour moi.
Travailler seul… et rester motivé
Quand on travaille seul plus de 90 % du temps, depuis chez soi, la question de la
motivation finit toujours par se poser. Pour moi, elle vient du Sens. J’aime travailler avec
mon employeur, j’aime ce à quoi je participe avec mon client, et je crois en mon projet.
Si je parviens à faire grandir une antenne locale, alors ces heures passées avec moi-
même auront servi à quelque chose.
C’est un pari sur l’avenir. Peut-être qu’il échouera. Mais je préfère aller au bout de cette
idée plutôt que de partir trop tôt et de regretter.
Avec le recul, je me dis d’ailleurs que c’est précisément parce que je travaille seul que
j’ai ressenti le besoin de construire ce qui n’existait pas autour de moi, ou plutôt ce qui
ne me convenait pas tel quel. Le Hibou Orange est né de ce manque. Mon engagement
dans le Club des anciens V.I.E a été une façon simple d’aller vers les autres. Et puis, il
faut bien l’admettre : il est plus facile de serrer des mains quand on est du côté de
l’organisation d’événements que de celui des convives, même si cela demande, au
final, beaucoup plus d’engagement.
Un fil rouge plutôt que trois chapitres
Avec le recul, tout est lié : apprendre sur le tas, rencontrer, rester motivé en tant
qu’intrapreneur. Ce ne sont pas trois sujets distincts, mais un même fil rouge. Celui
d’une expatriation qui ne se résume ni à un changement d’adresse ni à une opportunité
professionnelle, mais à un cheminement personnel et familial. Il est parsemé
d’adaptations, de doutes, d’erreurs aussi, et de constructions patiemment assemblées.
J’ai d’ailleurs appris de certaines erreurs passées. En Belgique, je n’ai commencé à
apprendre le néerlandais qu’après la naissance de ma fille aînée, presque dix ans
après mon arrivée. Pendant longtemps, je m’étais contenté de l’essentiel, convaincu
que ce n’était ni urgent ni indispensable. Avec le recul, je sais que je me trompais. La
langue n’est pas qu’un outil pratique : c’est une porte d’entrée vers une culture, une
manière plus fine de comprendre les gens et les codes et, plus important encore, une
marque de respect.
Cette fois, je ne voulais pas reproduire le même schéma. Dès mon arrivée au
Luxembourg, je me suis attelé à l’apprentissage du luxembourgeois, et je continue
encore aujourd’hui. Ce n’est ni simple ni rapide, mais c’est, à mes yeux, une preuve
d’engagement. Une façon de dire que je ne suis pas simplement de passage, mais que
j’ai envie de faire partie intégrante de la communauté et, à terme, de devenir
Luxembourgeois, tout comme je suis devenu Belge en 2021.
Apprendre une langue, s’investir pour les autres ou travailler seul, c’est accepter
l’inconfort, c’est commettre des erreurs et parfois douter.
Au fond, ces cinq dernières années m’ont appris que rien n’est jamais complètement
prêt quand on décide d’avancer. Il faut accepter de ne pas tout maîtriser, de faire avec
ce qui manque et de construire pas à pas. Ce n’est pas toujours confortable ni linéaire,
mais c’est la vie, et c’est ce qui lui donne du relief.

Thibault PASQUIER, 39 ans, est franco-belge et installé au Luxembourg depuis bientôt quatre ans. Marié et père de deux enfants, il a construit son parcours professionnel dans des environnements particulièrement exigeants. Ingénieur spécialisé en maîtrise des risques industriels et en qualité projets, il a évolué successivement dans les secteurs de l’armement, de l’automobile et des dispositifs médicaux.
Curieux et touche-à-tout, Thibault cultive la diversité aussi bien dans sa vie professionnelle que personnelle. Théâtre d’improvisation, pixel art, course à pied, monocycle… ses centres d’intérêt reflètent une même envie d’explorer, d’apprendre et de sortir des cadres établis. Amateur de découvertes ludiques, gastronomiques et sportives, il apprécie particulièrement les expériences qui se vivent et se partagent, autour d’une grande tablée ou d’une bonne bière, dans un esprit résolument convivial.
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