

On oppose encore trop souvent performance et empathie. Comme s’il fallait forcément choisir entre obtenir des résultats… et savoir prendre en compte l’humain.
Mais si ce débat reposait sur une mauvaise question ?
Dans sa nouvelle chronique, Cécile revient sur cette opposition largement répandue et partage une réflexion nourrie par son expérience du management, des RH et de l’accompagnement.
Quand on parle management, une question revient souvent : faut-il choisir entre performance et empathie ?
On entend régulièrement qu’un manager trop à l’écoute finirait par perdre en efficacité. À l’inverse, on imagine souvent que rechercher la performance implique forcément de la fermeté, de la distance, voire une certaine dureté. Comme si ces deux logiques ne pouvaient pas vraiment coexister.
Mais est-ce vraiment aussi simple ?
Au fil de mon parcours en RH, en management puis en coaching, une conviction s’est progressivement imposée à moi : la performance n’est pas l’opposé de l’empathie. Bien souvent, c’est même l’empathie qui permet de mieux comprendre une situation et, au final, de prendre de meilleures décisions.
Avec les années, j’ai surtout compris que cette question dépasse largement la simple posture du manager. Elle touche aussi au système dans lequel il évolue et à la manière dont une organisation définit ce qu’elle considère réellement comme de la performance.
Et c’est souvent là que le sujet devient intéressant.
Au niveau du responsable
Quand on parle d’empathie au travail, j’ai souvent l’impression que deux caricatures s’opposent.
D’un côté, le responsable très humain, à l’écoute, mais incapable de recadrer. De l’autre, le manager performant parce qu’il reste ferme, exigeant et émotionnellement distant.
Pourtant, la réalité me semble bien plus nuancée.
Première nuance importante : empathie et sympathie, ce n’est pas la même chose.
La sympathie consiste à partager l’émotion de l’autre. L’empathie, elle, consiste davantage à essayer de comprendre ce que l’autre vit, ce qu’il ressent, mais aussi ce qui explique cette émotion dans sa réalité.
Et c’est précisément ce qui la rend précieuse.
Je l’ai compris un jour où j’ai proposé à mon équipe une nouvelle organisation de travail qui me paraissait parfaitement logique. J’avais réfléchi au fonctionnement, à la structure, à ce qui me semblait être la meilleure solution.
En quelques minutes, plusieurs collaborateurs ont soulevé des difficultés auxquelles je n’avais absolument pas pensé.
À ce moment-là, une évidence m’a frappée : ma vision était incomplète.
Et c’est souvent comme cela que fonctionne l’empathie.
Combien de décisions prenons-nous en pensant avoir une vision complète… alors qu’il nous manque en réalité une partie essentielle de l’information ?
J’ai retrouvé cette même logique dans une autre situation.
Une collaboratrice s’est opposée très vivement à une décision que je souhaitais mettre en place. Ma première réaction a été de me concentrer sur son émotion. En prenant le temps de creuser, j’ai découvert qu’elle essayait en réalité de m’alerter sur un problème important que je n’avais pas identifié.
Si je m’étais arrêtée à sa réaction, j’aurais probablement pris une moins bonne décision.
Mais il serait faux de conclure que l’empathie suffit.
Comprendre une situation ne dispense jamais de poser un cadre. Un responsable doit parfois recadrer, prendre des décisions difficiles, arbitrer ou constater qu’une personne n’est simplement pas au bon endroit.
Je repense à une collaboratrice que j’ai accompagnée. Malgré des formations, du temps investi et un accompagnement régulier, certaines compétences ne progressaient pas. Ce n’était ni un manque de motivation ni un manque d’implication. Ce poste ne correspondait simplement pas à ses forces.
L’empathie m’a permis de comprendre la situation, mais le cadre m’a obligée à agir. Les deux étaient nécessaires.
Avec le temps, j’ai aussi appris autre chose : l’empathie ne garantit jamais qu’une situation se résoudra positivement.
Certaines personnes refusent de collaborer, rejettent les solutions proposées ou ne sont tout simplement pas prêtes à avancer.
En revanche, elle permet au moins une chose essentielle : prendre une décision après avoir réellement cherché à comprendre.
Au niveau du système
On parle souvent du management comme s’il dépendait uniquement des qualités individuelles du responsable.
Je pense que c’est une erreur.
Même un manager compétent, empathique et sincèrement engagé auprès de son équipe ne peut pas toujours agir comme il le voudrait.
Au fil des années, j’ai rencontré plusieurs responsables confrontés à cette réalité.
Parfois, simplement par manque de temps.
Je pense notamment à un responsable dont l’agenda était constamment saturé. Dès qu’un conflit apparaissait dans son équipe, sa réaction était souvent : « Je ne suis pas psychologue. »
En échangeant avec lui, nous avons rapidement compris que le problème n’était pas uniquement sa posture.
Tout était urgent. Tout passait avant son équipe.
Peut-on réellement attendre d’un manager qu’il soit à l’écoute, disponible et attentif… si l’organisation elle-même ne lui en donne jamais l’espace ?
D’autres responsables rencontrent une difficulté différente : ils deviennent managers sans jamais avoir été formés au management.
Et cela pose question.
Nous exigeons des compétences techniques pour de nombreux métiers, mais il reste fréquent de confier des responsabilités managériales à des personnes qui n’ont jamais appris à manager.
Le système peut aussi envoyer des messages profondément contradictoires.
On demande à un responsable d’être proche de son équipe, puis on lui reproche de l’être trop.
On lui demande de développer l’autonomie, puis chaque erreur devient problématique.
On lui demande d’accompagner davantage, tout en lui retirant le temps nécessaire pour le faire.
Avec le temps, j’ai compris une chose : les difficultés managériales ne sont presque jamais uniquement individuelles.
Elles sont aussi le produit d’un environnement.
Culture d’entreprise, charge de travail, organisation, formation, attentes hiérarchiques… tout cela influence directement la capacité d’un responsable à exercer un management réellement humain.
Si l’on veut faire de l’empathie un levier de performance, former les managers ne suffit pas.
Il faut aussi questionner le système dans lequel ils évoluent.
La question du temps
Reste une dernière question : peut-on obtenir de la performance sans empathie ?
La réponse est oui.
Un ami travaillant dans la finance me racontait un jour comment certaines entreprises étaient restructurées pour devenir rapidement plus rentables : suppressions de postes, réduction des coûts, réorganisation interne.
Financièrement, cela fonctionne.
Mais une question me revient souvent : que reste-t-il réellement de ces décisions quelques années plus tard ?
Et surtout, combien d’entreprises mesurent les conséquences humaines invisibles laissées derrière elles ?
C’est ce qui m’a progressivement amenée à distinguer deux formes de performance : la performance immédiate et la performance durable.
À court terme, il est parfaitement possible d’obtenir des résultats sans empathie.
Mais lorsqu’on cherche à construire quelque chose qui dure, la logique change.
L’empathie permet souvent d’anticiper les résistances, de mieux accompagner le changement, de préserver certaines compétences clés et d’éviter des coûts invisibles qui finissent parfois par réapparaître plus tard : turnover, démotivation, perte d’expertise, désengagement.
Autrement dit, l’empathie devient un investissement.
Et c’est peut-être là que la vraie question apparaît.
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si l’empathie permet la performance, mais plutôt de se demander quelle performance nous cherchons réellement.
Conclusion
Au fond, je ne crois pas que l’empathie et la performance soient opposées.
L’empathie n’est ni une faiblesse, ni une manière d’éviter les décisions difficiles.
C’est un moyen de mieux comprendre une situation afin de prendre de meilleures décisions.
Mais elle ne repose pas uniquement sur le manager. Elle dépend aussi du cadre dans lequel il évolue.
Finalement, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si empathie et performance sont compatibles.
La vraie question est ailleurs : quel type d’organisation voulons-nous construire ?
Une organisation capable d’obtenir des résultats rapidement… ou une organisation capable de créer les conditions pour que ces résultats durent vraiment ?
Car la vraie performance n’est peut-être pas celle qu’on atteint vite.
C’est souvent celle qu’on est capable de faire durer.

Cécile MARTIN évolue depuis plusieurs années dans l’univers des ressources humaines, du management et de l’accompagnement des organisations. Au fil de son parcours, elle a développé une conviction forte : les décisions ne se prennent jamais uniquement en théorie, mais toujours au croisement du cadre, de l’humain et des réalités du terrain. À travers ses chroniques, elle partage des réflexions nourries par l’expérience, autour du travail, du management et des dynamiques qui façonnent les organisations.
NEWSLETTER
Je m’abonne pour recevoir les prochains numéros de WeAre directement dans ma boite mail 💌
Créé avec ©systeme.io