Big Talent | David Determe : Dire oui, tomber, repartir : l’itinéraire d’un entrepreneur lucide

David Determe a connu l’adrénaline de l’entrepreneuriat, ses claques, ses virages serrés… et le calme après la tempête. Aujourd’hui, il fait naître pairtopair pour que personne ne traverse ces moments-là seul. Son parcours ? Un shot d’authenticité.

🐅 Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques lignes ?

Je m’appelle David Determe, je suis belge, 46 ans, marié, deux enfants.
Je suis tombé dans l’entrepreneuriat complètement par hasard. À 21 ans, on est deux, on finit à une centaine, puis on fusionne avec un groupe de 700 personnes, avant de vendre l’entreprise à une société cotée de 22 000 collaborateurs en 2023.


Aujourd’hui, j’ai la possibilité de créer des ponts entre les gens, et d’aider celles et ceux qui vivent les mêmes défis. C’est pour ça que je me suis engagé dans un projet de mentoring pour tous, avec une mission simple : avoir un impact positif, pas faire du profit.

🐅 Tu te lances très jeune dans l’entrepreneuriat. Tu te souviens de ce qui t’a poussé à faire ce choix-là ?

Oui, comme si c’était hier. La société avait trois mois quand l’un des deux fondateurs a obtenu un poste à la Communauté européenne et a annoncé son départ. Gilles, l’autre associé, m’a demandé : « On arrête ou on continue ? »
Sans comprendre grand-chose à l’entrepreneuriat, j’ai répondu « On continue ».

Je suis devenu associé presque malgré moi, juste parce que je croyais en la personne et en le projet. C’est un peu ma manière de fonctionner : quand un projet m’inspire et qu’une personne me donne envie d’y aller, je dis oui.

🐅 Tu as monté, fusionné, racheté, revendu… Tu as traversé plusieurs étapes clés. Il y en a une qui t’a particulièrement marqué ?

Deux moments ont été vraiment difficiles.

Le premier, c’est quand on a voulu faire entrer un manager au capital. On s’est trompé de personne : nos valeurs n’étaient pas du tout alignées. Je lui ai dit qu’il ne deviendrait jamais associé, et ça a dégénéré : trente collaborateurs sont partis en un an. À 35 ans, tu te prends ça en pleine figure. Tu cours partout pour réparer, expliquer, rassurer… mais le mal est fait.

Le second, c’est la première vente de l’entreprise. Personne ne t’explique à quel point un processus de vente est violent. On te décortique tout, chaque décision, chaque chiffre. Tu dois tout dévoiler sans pouvoir en parler en interne. Tu continues à faire tourner la boîte tout en sachant que 50 % des deals capotent.

Entre-temps, j’ai vendu ma maison, le Covid est arrivé… Le jour de la signature, l’argent tombe, tu respires, puis le lendemain je me retrouve à l’hôpital pour surchauffe. Pas un burn-out, mais un vrai trop-plein.

Et ensuite, nouveau chapitre : devenir associé dans une organisation de 700 personnes, avec un fonds d’investissement.

🐅 Tu as quitté ta dernière entreprise en un week-end. Pourquoi ce déclic, et qu’est-ce que tu en retiens aujourd’hui ?

Oui, ça s’est joué en un week-end.
Le vendredi soir, je rentre à la maison et je dis à ma chérie :
« Ils ne comprennent rien. J’en ai marre de faire de la politique. Je vois que je vais devoir dépenser plus d’énergie pour moins d’impact. Ils ne changeront pas. Je me barre. »
Elle me dit : « OK, mais prends au moins le temps de réfléchir. »


Je l’ai écoutée.


J’ai laissé passer le samedi.
Et le dimanche, j’ai envoyé ma lettre.


Avec le recul, ce que j’en retiens est très simple : quand il y a un doute, il n’y a pas de doute.

🐅 On parle souvent des succès, mais peu des projets qui n’ont pas marché. Tu as racheté deux sociétés, dont une qui n’a pas fonctionné : qu’est-ce que tu as appris dans cette aventure ?

Une catastrophe… simplement parce qu’on n’était pas alignés avec l’ancien dirigeant.
Une entreprise reflète toujours ses valeurs. Tu peux racheter des chiffres, mais si tu n’achètes pas la culture, tu n’achètes rien.

🐅 Tu as toujours mis l’humain au centre dans tes entreprises. Concrètement, ça voulait dire quoi au quotidien ?

Ce n’était pas un slogan.

Quand un collaborateur souffrait d’alcoolisme, on l’a accompagné pendant des années.
Quand un autre rêvait de faire le tour du monde, on lui a permis de partir.
Quand un troisième devait être auprès de sa compagne malade, je lui ai offert des mois de congés.

Être humain, parfois, c’est aussi savoir dire stop. Et accepter qu’on te trouve injuste ou incompréhensible. Ça fait partie du rôle de dirigeant.

🐅 Tu as lancé pairtopair il y a un an. Pour ceux qui ne connaissent pas encore, c’est quoi ce projet ? Et quelle est la mission que tu portes à travers lui ?

  1. pairtopair part d’un constat simple :

    • 2 dirigeants sur 3 souffrent de solitude.

    • 1 manager sur 3 n’aura jamais de formation.

    • 1 collaborateur sur 5 fait des cauchemars à cause de son manager.

    • 2 étudiants sur 3 sont anxieux face à leur avenir.

    À partir de là, j’ai construit quatre solutions :

    👉 Dirigeants et managers : une communauté de mentors bénévoles, des personnes expérimentées qui partagent leurs apprentissages.
    👉 Tous les professionnels : des groupes de cinq pairs pour progresser ensemble.
    👉 Les entreprises : un accompagnement pour mieux transmettre les savoirs en interne.
    👉 Les étudiants : une connexion directe avec le monde pro.

  2. Tout fonctionne en non-profit : les bénéfices financent le mentorat gratuit des étudiants et l’accompagnement des dirigeants en difficulté.

🐅 Tu dis vouloir toucher 11 % du monde pro. C’est ambitieux. Pourquoi ce chiffre, et comment tu comptes t’y prendre ?

D’abord, il faut expliquer ce qu’est cette obsession du chiffre 1.
À la maison, quand il y a un chiffre miroir — 11h11, par exemple — les enfants crient « 11h11 ! », et tout le monde touche son nez et fait un vœu.

Quand j’ai décidé de lancer pairtopair, je me suis dit :
« Je le lance le 11/11 à 11h11. »

En creusant ce délire du 1-1-1-1, j’ai découvert que le chiffre miroir 1111 signifie renouveau, remise en question.
Exactement ce que je souhaite offrir en mentoring : un miroir, un regard extérieur, une remise en question.

Pourquoi vouloir toucher 11 % ?
Parce que plus de 50 % de la population vit une situation inconfortable à cause de son environnement professionnel.
Et si on peut, à notre échelle, améliorer le quotidien de 11 % du monde pro, ce serait déjà incroyable.

Derrière, il y a une vraie ambition : réduire la solitude dans le monde professionnel, améliorer les relations de travail, et remettre l’humain au centre.

🐅 Tu as choisi un statut très particulier pour cette structure (SIS). Pourquoi cette démarche ?

Je n’ai finalement pas obtenu l’agrément SIS, sans vraiment comprendre pourquoi. Mais avec le recul, c’était presque une chance : j’y ai gagné en flexibilité, et l’essentiel n’a jamais été le statut, mais la mission. Tout le monde sait que pairtopair est un projet 100 % non-profit, et je n’y renoncerai pas.

J’ai eu la chance de vendre mon entreprise, mes enfants ont déjà de quoi démarrer leur vie, et je n’ai aucune envie de créer un projet à vocation financière. Ils doivent se construire eux-mêmes. Et je crois qu’un entrepreneur qui se met trop à l’aise cesse d’innover et de prendre des risques.

C’est pour ça que j’ai verrouillé pairtopair dès le départ : pour que ça ne devienne jamais un projet lucratif. C’est volontaire. Et c’est cohérent avec ce que je demande aux mentors : offrir bénévolement leur temps et leur expérience.


Si toute la chaîne sert à accompagner ceux qui n’en ont pas les moyens, alors on est alignés. Le non-profit, ce n’est pas du marketing, c’est la condition pour rester fidèle à la mission.

🐅 Tu accompagnes des dirigeants à travers le mentorat. Tu dirais qu’on en a tous besoin, à un moment donné ?

Je pense qu’on a tous déjà eu des mentors dans notre vie, tout comme on a tous déjà été mentee, peut-être sans le savoir.

Dès qu’on est dans une vraie ouverture d’esprit, qu’on veut évoluer, se remettre en question, aller plus vite, éviter certaines erreurs… c’est logique de s’appuyer sur quelqu’un qui a déjà vécu ce qu’on va traverser.

La seule chose que je fais avec pairtopair, c’est structurer ce processus et le sécuriser : un cadre clair, de la confidentialité, de la qualité.

Est-ce que tout le monde a besoin d’un mentor ?
Non.
Certaines personnes préfèrent avancer par essais-erreurs et considèrent qu’elles n’ont pas besoin d’aide. C’est totalement OK.


Et puis il y a celles qui ont déjà pris de grosses claques, qui savent ce que ça coûte, et qui se disent :
« Si je peux éviter d’en prendre encore quelques-unes, je prends. »

Le mentorat n’est pas la réponse universelle, mais quand tu veux faire un vrai step-up, t’appuyer sur quelqu’un qui est déjà passé par là, ça change tout.

🐅 Avec ton parcours, est-ce qu’il y a une idée reçue sur l’entrepreneuriat que tu aimerais démonter ?

Franchement, je n’ai aucune certitude, parce que j’ai toujours été entrepreneur.
Je ne peux pas comparer « avec » et « sans ».
Mais s’il y a bien une idée reçue que je nuancerais, c’est celle qui dit qu’une fois que tu as réussi, tout devient facile.
C’est faux. Rien n’est jamais acquis.
Ce qui marche aujourd’hui ne marchera peut-être plus demain.

Et parfois, le succès est même un piège : tu peux te croire intouchable, alors que c’est justement le moment où tu dois rester lucide.

Ce qu’on voit moins de l’extérieur, c’est la charge mentale. Un entrepreneur vit son projet H24, 7/7 (24h/24, 7j/7).
Pas forcément dans un sens négatif, mais parce qu’on est tellement enthousiastes et convaincus qu’on veut changer les choses, qu’on peut très facilement se cramer si on ne connaît pas ses limites.

Un autre point important : un entrepreneur entraîne toujours des gens dans son sillage. Son énergie peut booster, mais elle peut aussi épuiser (petite pensée à ma chérie que je fatigue forcément).
On ne porte pas que son projet : on porte aussi l’impact qu’il a sur les autres.

Donc s’il y a un cliché que je démonterais, c’est celui du « succès facile ». L’entrepreneuriat, c’est passionnant, mais c’est exigeant.
Et ça demande plus de lucidité que de certitudes.

🐅 Et demain ? Tu te vois où ? Tu rêves de quoi ?

Je rêve de plein de choses.
Je rêve de dirigeants qui se sentent moins seuls, et de mentors qui accompagnent des mentees pour développer leurs entreprises, créer de l’emploi, et apporter de la stabilité à des familles.


Je rêve qu’on puisse sauver des entreprises qui sont dans la galère, avant que les dégâts humains ne deviennent irréversibles.


Je rêve aussi qu’on aide le secteur associatif : que les bonnes pratiques de gouvernance du privé puissent être transposées dans des associations qui ont un rôle essentiel mais manquent souvent de soutien.


Je rêve que le projet pairtopair soit repris dans d’autres pays, parce que les défis humains sont les mêmes partout.


Je rêve d’étudiants qui se sentent mieux dans leurs baskets en pensant à leur avenir.
Et je rêve que des personnes pensionnées puissent transmettre leur expérience pour que leur savoir ne se perde pas.

En fait, je rêve peut-être de trop de choses… mais c’est ce qui me fait avancer.

🐅 Pour finir : un fait surprenant ou inattendu à ton sujet qu’on ne devinerait pas ?

Un fait surprenant ?


Je suis un grand timide.
J’ai passé une bonne partie de mon enfance dans les jambes de ma mère, jusqu’à un âge inavouable.


Et quand on me voit aujourd’hui prendre la parole devant 800 personnes, on pense que c’est naturel… pas du tout.
Ça ne se fait pas en un claquement de doigts.
C’est le résultat d’un choix : décider où on veut aller, se donner les moyens d’y aller… y aller et ne rien lâcher.

C’est d’ailleurs pour ça que mon mantra Dream, Dare, Do résume parfaitement ma manière de voir l’entrepreneuriat.


David DETERME est un entrepreneur belge de 46 ans, marié et père de deux enfants. Ingénieur de formation, il se lance à 21 ans dans une aventure qui fera passer son bureau d’ingénieurs de 2 à plus de 100 collaborateurs, avant de fusionner avec un groupe de 700 personnes puis d’être intégré à une société cotée de 22 000 collaborateurs. Aujourd’hui, il se consacre entièrement à Pair to Pair, un projet 100 % non-profit dédié au mentoring entre pairs, avec une mission simple : créer des ponts entre les gens et briser la solitude dans le monde professionnel.