Big Talent | Manon Aubry – Danse, private equity et défis d’une jeune femme dans la finance

Passer du tutu aux tableaux Excel ? Manon l’a fait. À 31 ans, elle a troqué les scènes du conservatoire pour les salles de réunion du private equity — sans jamais perdre sa grâce ni sa détermination. Son secret ? Une bonne dose d’audace, un sens du leadership bien à elle, et une vraie passion pour l’analyse. Dans cette interview, elle casse les codes, parle syndrome de l’imposteur, management et ambition. Spoiler : inspirant, percutant, sans filtre.

🌟 De la danse au conservatoire à la finance, ce n’est pas le parcours le plus évident. Pourquoi ce choix et qu’est-ce que cela t’a appris ? Effectivement, mon parcours est loin d’être classique, et il ne passe pas inaperçu ! J'ai dû faire un choix : poursuivre le « rêve » d'une vie plus atypique et « artistique », certes fascinante mais ô combien difficile et élitiste, ou me tourner vers des études en école de commerce, tout en continuant à vivre la danse comme une passion plutôt qu’un métier. Après une bonne « analyse de risque », j'ai opté pour une voie plus sécurisée – et, je l'avoue, plus facile. Mais même si le conservatoire et la finance semblent appartenir à des univers très différents, c’est là que j’ai appris la rigueur, l’endurance, la gestion du stress, la pression, et l’importance de l’esprit d’équipe. Des compétences qui, au final, se révèlent essentielles dans le monde de la finance.

🌟 Tu es entrée dans un gros cabinet d’expertise comptable à seulement 21 ans. Comment as-tu vécu tes débuts dans ce nouvel environnement ? Au début, ce n’était pas gagné ! J’arrivais avec mon bagage résolument féminin dans un environnement ultra-masculin et hyper-chiffré, où l’on passe sa journée derrière deux écrans à analyser des fichiers Excel. Quand j'étais plus jeune, JAMAIS je n'aurais imaginé me retrouver dans cet univers ! Et pourtant… aujourd’hui, j’adore ! J’adore l’analyse, décortiquer des prospectus de fonds, revoir des fichiers sous tous les angles, et surtout, pouvoir aider nos clients !

🌟 Travailler dans un secteur encore très masculin, c’est un défi ? Comment as-tu réussi à imposer ta voix en réunion et à gagner en légitimité ? Un beau challenge, c’est sûr. Le monde des fonds, du private equity et du venture capital est particulièrement masculin. C’est très rare que les réunions se fassent avec 50 % de femmes et 50 % d’hommes. En tant que jeune femme, il faut parfois prouver sa compétence pour dépasser les stéréotypes que certains clients ou prospects peuvent avoir. Mais au final, tout se joue quand nos clients réalisent que l’on maîtrise notre sujet. À partir de là, c’est gagné ! Cela dit, je n’ai jamais eu besoin de redoubler d’efforts pour me faire entendre ou accepter. Je suis toujours restée fidèle à ma personnalité, à ma manière de communiquer, et c’est cette authenticité qui fait toute la différence.

🌟 Gérer des relations clients, c’est un vrai art. Quelle est, selon toi, la clé pour créer une relation de confiance durable ? Je pense que la disponibilité et l’écoute sont deux qualités très importantes pour les clients. D’autres parlent beaucoup en réunion mais n’écoutent pas le client et n’arrivent pas à entendre ou comprendre les besoins. Mais le plus dur, selon moi, ce n’est pas de créer une relation de confiance avec le client, mais de la maintenir, et c’est pour ça qu’une bonne relation client, ça s’entretient.

🌟 31 ans, tu manages une équipe au sein d’un grand groupe. Comment abordes-tu ton rôle de manager ? Je suis convaincue que le rôle de manager ne se résume pas à une simple fonction hiérarchique, mais plutôt à du leadership. La définition d’un bon manager est assez personnelle, mais je dirais que certaines qualités font consensus. J’applique mon rôle de manager aux attentes que j’aurais vis-à-vis de mes propres supérieurs : être disponible, prendre mes responsabilités sans jamais les fuir, maîtriser les sujets techniques pour comprendre et guider avec pertinence, et surtout nouer une relation de confiance mutuelle.

Aujourd’hui, plus que jamais, les jeunes sont à la recherche de légitimité et de transparence. Comme je l’ai dit lors d’une précédente conférence : « Le boss qui dirige, c’était bien avant, plus maintenant. » Les jeunes ne se contentent plus de suivre un supérieur par la seule autorité de son poste ou de son grade. Ils veulent aussi voir la vision et les valeurs du manager, son engagement, mais aussi l’importance attribuée à chaque collaborateur.

🌟 Le syndrome de l’imposteur, c’est un sujet dont on parle de plus en plus. Est-ce quelque chose que tu as ressenti dans ton parcours ? Je pense que c’est un phénomène qui touche beaucoup de personnes, surtout les femmes, et moi y compris. Je pense que, souvent, on se juge plus sévèrement que les autres et on doute de notre légitimité. Mais je crois que j’ai surtout le syndrome de la « première de la classe ». On se met une pression ÉNORME pour toujours réussir et répondre aux attentes des autres, voire de tout le monde – ce qui n’est évidemment pas possible ! J’ai conscience que la perfection n’est ni réaliste, ni nécessaire, et toujours subjective. Il m’a fallu du temps pour me concentrer sur ma propre progression plutôt que sur la validation extérieure.

🌟 Y a-t-il un moment où tu t’es dit : “Là, j’ai réussi” ? Jamais ! La réussite est évidemment subjective et ne se limite pas à sa carrière, bien au contraire ! Pour moi, la réussite n’est pas un point d’arrivée, mais une série de petites victoires.

🌟 Si tu devais donner un conseil à une jeune femme qui hésite à se lancer dans ton secteur, que lui dirais-tu ? Je lui dirais de croire en elle-même, de ne pas se laisser intimider par les obstacles ou les doutes qui peuvent surgir en chemin. Le secteur a besoin de diversité et de perspectives différentes, et c’est en étant authentique qu’elle pourra s’imposer. Je lui conseillerais aussi de bâtir un réseau solide, de s’entourer de personnes qui l’encouragent et de s’inspirer d’un mentor : quelqu’un qui saura l’éclairer, la soutenir et lui transmettre les clés pour avancer. Seule, il est souvent difficile de s’imposer, mais avec les bonnes personnes à ses côtés, tout devient possible.


Manon Aubry est Conducting Officer et Senior Manager chez RSM Financial Services Luxembourg, où elle pilote les équipes en charge de la relation client et du développement commercial. Forte d’une expertise solide dans l’administration de fonds, elle gère un portefeuille varié de clients actifs en Private Equity, immobilier, dette privée et infrastructure. Engagée pour la place des femmes dans la finance, elle est co-présidente du club PE4W (Private Equity for Women) au sein de la LPEA.