WeAre...Adaptable | Sarah Hartmann

S’adapter. Un mot qu’on entend partout, presque devenu une injonction dans un monde qui change en permanence. Mais derrière cette idée souvent valorisée, il y a aussi les doutes, l’incertitude, parfois même la peur de perdre ses repères.

Dans cette chronique, Sarah partage une vision très lucide de l’adaptabilité. Entre changements professionnels, rapport au contrôle, parentalité et transformations liées à l’IA, elle raconte avec beaucoup de sincérité ce que signifie, concrètement, apprendre à avancer dans un monde en mouvement constant.

🌸 As-tu toujours été quelqu’un de flexible face aux changements, ou est-ce une capacité que tu as dû développer ?

Sans hésiter, je peux dire que j’ai une vraie capacité d’adaptation.

En revanche, je ne peux pas dire que je recherche particulièrement le changement… J’ai plutôt l’impression que c’est lui qui me trouve la plupart du temps.

Blague à part, si je regarde mon parcours, je pense que c’est assez inné chez moi. J’ai toujours fonctionné comme ça.

J’arrive généralement à évacuer assez vite le négatif pour me concentrer sur ce qu’il y a de positif dans une situation.

Je crois qu’il faut savoir saisir les opportunités, même quand on vient de prendre une claque. D’ailleurs, surtout quand on vient d’en prendre une.

Mon tout premier changement professionnel, que j’ai moi-même provoqué, est né exactement comme ça : une déception a créé l’envie d’aller ailleurs.

Et, avec le recul, aucun regret.

🌸 Quel a été le plus grand changement auquel tu as dû t’adapter ? Comment as-tu vécu cette transition ?

Le changement fait peur.

Je commence par une énorme platitude, mais je l’assume. J’aime les platitudes, elles sont souvent plus intéressantes qu’on ne le pense.

J’aimerais pouvoir dire que je suis quelqu’un qui accepte facilement le changement. Mais la réalité, c’est que changer reste un processus difficile. Probablement plus ou moins selon les personnalités, mais ça reste une constante chez beaucoup d’entre nous. Je suis quelqu’un qui se pose énormément de questions, donc le changement a tendance à faire exploser mon besoin de tout analyser.

En y réfléchissant, je n’ai pas l’impression d’avoir vécu de bouleversements majeurs. Plutôt une succession de petits changements, mais très fréquents. Et c’est peut-être ça qui est intéressant : quand on parle de changement, on imagine souvent un grand bouleversement.

Alors qu’en réalité, beaucoup d’entre nous évoluent simplement dans un environnement en mouvement permanent.

C’est notre époque qui veut ça, et on sait tous que ce n’est probablement que le début. On avance un peu sur un faux plat permanent.

Petit aparté : c’est d’ailleurs ma vision des choses concernant l’IA et les transformations qu’elle entraîne. J’ai envie de croire, ou peut-être besoin de croire, que, pour beaucoup d’entre nous, les évolutions seront progressives et moins brutales qu’on ne l’imagine.

J’essaie d’être optimiste, au moins pour moi-même. Je le suis un peu moins pour mes enfants, qui sont encore très jeunes et connaîtront uniquement un monde “post-IA”.

C’est aussi pour ça que je suis convaincue qu’il faut leur transmettre très tôt une vraie capacité d’adaptation. Leur vie sera largement faite de changements permanents. Et ce n’est pas simple de les préparer à ça.

La culture du changement ne faisait pas partie de mon éducation. Le monde de nos parents reposait davantage sur la stabilité, sur l’idée de construire quelque chose de durable. Mais à quoi bon transmettre uniquement cela à mes enfants, alors que je sais qu’ils devront apprendre à vivre en s’adaptant en permanence, encore plus que ma génération ?

🌸 Qu’est-ce qui, selon toi, différencie quelqu’un qui s’adapte facilement de quelqu’un qui subit le changement ?

J’ai ma petite théorie là-dessus, toute simple, mais assez efficace.

Comme le changement n’est presque jamais totalement bon ou totalement mauvais, j’essaie systématiquement d’aller chercher le positif.

Parfois, il faut un peu s’auto-convaincre pour y arriver. Mais honnêtement, rester bloqué dans une posture où l’on subit en ne voyant que le négatif… ça rend la vie compliquée.

À l’inverse, réussir à s’approprier un changement qui semblait difficile au départ et en faire quelque chose de positif, c’est assez puissant.

🌸 Comment fais-tu pour garder un certain équilibre personnel et mental quand tout bouge autour de toi ?

Je pense que dans ces moments-là, il est essentiel d’avoir des repères fixes autour de soi.

Sauf situations extrêmes, le changement vient souvent impacter un aspect précis de notre vie.

Si je traverse par exemple un changement professionnel important, je vais naturellement m’appuyer sur ce qui reste stable ailleurs : ma famille, mes amis, mes habitudes.

Parfois, il ne faut pas grand-chose pour garder l’équilibre.

Ça peut être un repère familier, ou simplement une personne dont on sait qu’elle sera là, quoi qu’il arrive.

Évidemment, c’est beaucoup plus difficile quand le changement touche plusieurs dimensions de la vie en même temps, ou quand on n’a rien auquel se raccrocher quand tout vacille.

🌸 As-tu déjà été confrontée à une situation où il a fallu tout réinventer du jour au lendemain ? Comment as-tu géré ?

Franchement, non.

Mais j’ai quand même un exemple en tête : mon arrivée dans mon poste actuel.

Globalement, la transition s’est faite de manière assez fluide. Je me suis vite sentie à l’aise, même si j’étais encore en phase d’apprentissage, notamment sur les codes propres à un métier exercé au sein d’une fédération professionnelle.

Je ne me suis donc pas réinventée du jour au lendemain. En revanche, le changement de métier en lui-même était assez radical.

Je suis passée d’un poste de juriste en compagnie d’assurance à une fonction de conseillère juridique représentant un secteur entier.

Comment j’ai géré ça ?

L’observation, déjà. Sans rester spectatrice trop longtemps non plus.

Je ne me suis pas jetée tête baissée dans mes nouvelles missions. J’ai pris le temps d’observer, de comprendre les codes, les attitudes à adopter.

Je pense être assez instinctive pour capter rapidement un environnement, m’approprier ses règles… puis y apporter ma propre version, mon style.

🌸 Y a-t-il une expérience, une personne ou une philosophie qui t’a aidée à mieux appréhender l’incertitude ?

Pour moi, l’incertitude est un sujet à part entière.

Bien sûr, le changement crée souvent de l’incertitude. Mais je pense que le vrai sujet, ce n’est pas tant le changement lui-même.

Le changement peut parfois être extrêmement positif.

Ce qui fait peur, en réalité, c’est surtout l’incertitude qui l’accompagne.

Et derrière l’incertitude, il y a une notion centrale : la perte de contrôle.

Ce qui m’aide, finalement, c’est de décortiquer tout ça. D’aller creuser pour comprendre précisément ce qui me fait peur, ce qui me bloque, et ce qui peut me rassurer.

Ne pas rester en surface.

Par exemple, si je me demande : Et si je changeais de job demain ?

Ma première réaction peut être : Non, ça ne me convient pas.

Mais cette réponse seule ne me suffit pas.

Parce que si le changement m’est imposé, ma réponse importe peu : il faudra que je m’adapte malgré tout.

C’est justement là que le fait d’aller plus loin dans la réflexion devient utile. Comprendre ce qui nous freine aide souvent à mieux accepter.

Petit message à l’attention de mon chef, Marc : promis, c’était un exemple fictif. Je ne prépare aucun départ.

🌸 Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui se sent dépassée par les changements et a du mal à s’adapter ?

Déjà, accepter de se sentir dépassé.

Il faut arrêter avec cette idée selon laquelle si je n’arrive pas à m’adapter, les autres vont penser que je suis un poids.

Dans le monde professionnel en particulier, on fonctionne énormément par apparence.

Alors qu’en réalité, beaucoup d’entre nous partagent exactement les mêmes peurs.

Moi-même, je me suis souvent cachée derrière certaines apparences pour que ça passe mieux. Donc je comprends très bien ce mécanisme.

Mais à long terme, je trouve ça destructeur.

Alors pourquoi ne pas simplement assumer ce qu’on ressent ? Pas comme une faiblesse, mais comme quelque chose de profondément humain.

Le conseil que je donnerais serait donc simple.

D’abord, ne pas se mentir à soi-même. Accepter ce qu’on ressent réellement.

Ensuite, défendre ses opinions, les exprimer, essayer de reprendre un minimum de contrôle quand c’est possible.

Parce qu’au fond, la passivité totale est souvent ce qui nous fait nous sentir le plus dépassés.


Après des études de droit en France, Sarah HARTMANN débute sa carrière au Luxembourg en 2008 au sein d’un cabinet de conseil de la place, avant de passer près de dix ans chez un assureur luxembourgeois.

Depuis 2021, elle est conseillère juridique à l’ACA, l’Association des compagnies d’assurances au Luxembourg, où elle intervient sur un large éventail de sujets.