

Trop sensible, trop intense, trop dispersée… ou pas assez rigoureuse, pas assez cadrée, pas assez “pro” ? Quand on ne rentre dans aucun moule, le monde du travail peut vite devenir un vrai parcours d’obstacles. Dans cette chronique, Annabelle partage son vécu sans filtre : le décalage, l'épuisement, la quête de sens... et la révélation libératrice d’un fonctionnement hors norme. Burn-out, doutes, test HPI à 35 ans — un témoignage qui fera écho à celles et ceux qu’on a toujours trouvés trop ou pas assez. Et si c’était justement là que se cachait leur vraie force ?
👾 Tu as souvent entendu qu’on te trouvait "trop" ou "pas assez". À quel moment as-tu commencé à ressentir ce décalage dans ton parcours pro ?
En fait, j’ai ressenti ce décalage dès l’école primaire. Soit j’étais à fond, soit complètement absente. Mes notes le reflétaient, et les commentaires sur mes bulletins étaient toujours les mêmes : « Annabelle travaille bien et comprend vite… mais quand elle n’a pas envie, elle n’a pas envie. »
Je n’avais pas vraiment de matière préférée ou détestée. Tout dépendait du professeur : s’il arrivait à capter mon attention, à transmettre avec passion, j’étais capable de me dépasser. Mais s’il s’agissait d’un cours trop théorique, sans relief, même une matière que je trouvais intéressante comme la philo… je décrochais.
Et ça a continué dans le monde professionnel. Chaque feedback, chaque évaluation annuelle, c’était toujours la même rengaine : « Tu travailles bien, ton expertise est reconnue, tu es très sympa… mais… »
Et ce mais, avec le temps, tu sais exactement ce qu’il signifie. Ce mais, c’est pour dire : tu es trop. Trop présente, trop vive, trop impliquée. Trop d’idées, trop d’énergie. Tu t’éparpilles. Tu fais trop de choses en même temps. Et puis, tu ne fais pas assez ce qu’on attend vraiment de toi : pas assez d’administratif, pas assez de rigueur budgétaire, pas assez de process. Tu ne fais pas assez les appels d’offres, pas bien les reporting.
Et là, on te rappelle gentiment : « Tu sais, on ne fait pas toujours ce qu’on aime. Il faut faire de tout, même en dehors de son expertise. » Sous-entendu : ton fonctionnement, tes élans, ta manière de penser ne rentrent pas dans le cadre. Tu dois faire plus. Et mieux.
👾 Comment ce sentiment s’est-il manifesté dans ton quotidien au travail ? Tu as des exemples marquants ?
Ce sentiment de décalage, je l’ai vécu de plein fouet dans mon quotidien professionnel. Je passais mon temps à vouloir m’améliorer, à m’adapter, à répondre aux attentes. Je me mettais une pression folle pour réussir à tout faire… mais les mêmes retours revenaient toujours. Toujours ce paradoxe : « Tu en fais trop »… et « Tu ne fais pas assez. » Ça m’a littéralement rendue dingue.
En 2020, j’ai fait un premier burn-out. Trois mois de psychothérapie systémique, six mois de coaching pro. J’ai travaillé sur mes priorités, j’ai appris à ne pas vouloir tout faire en même temps, à canaliser cette énergie débordante.
Je me suis dit que le problème venait peut-être du manque de structure des petites et moyennes entreprises où j’avais travaillé jusque-là. Alors je suis partie dans l’autre sens : intégrer une grande boîte, avec un cadre, des règles, des processus bien définis. Mon idée était qu’avec des repères clairs, j’allais enfin pouvoir “rentrer dans le moule”.
Mais non.
J’ai appris énormément de choses qui me sont très utiles dans ma manière de travailler, dans mon excellence opérationnelle. Mais personnellement, ce changement m’a menée droit vers mon second burn-out. Celui-là, plus violent. Insomnie + somnifères pendant des mois. Perte de poids (15 kg). Fatigue immense. Plus de force pour m’occuper correctement de mes enfants. Je me suis coupée de ma famille, de mes amis. Un vrai mur.
Et là, retour chez le psy. Parce qu’après deux burn-out, tu ne peux pas faire autrement que de te poser la question : est-ce que c’est moi, le problème ? Pourquoi je n’y arrive pas, alors que je fais tout pour m’adapter ? Pour rentrer dans les cases ? Les autres y arrivent. C’est moi, le souci.
Je commence à me documenter, à chercher des réponses. Je me penche sur les troubles cognitifs, les profils atypiques, les mécanismes du cerveau. Au fond, je suis persuadée que je ne suis pas “assez intelligente”, qu’il y a forcément un truc qui cloche chez moi. Peut-être que je suis hyperactive ? Peut-être un trouble que je ne connais pas encore ?
Je cherche une explication, une raison à ce décalage constant.
👾 Tu as découvert que tu étais HPI à 35 ans. Est-ce que ça a été un soulagement, une révélation… ou un peu des deux ?
Dans mon errance psychologique, un jour, je suis tombée sur un centre spécialisé dans les troubles cognitifs. Je pensais y passer un test pour l’hyperactivité. Mais très vite, l’orientation est allée vers un test HPI.
Moi, HPI ? Non, ça ne me ressemble pas. Je ne suis pas si intelligente que ça. Je n’arrive même pas à faire ce qu’on attend de moi au travail, à “réussir” comme les autres.
Mais la psychologue m’explique, me rassure. Je passe le test. Presque juste pour la rayer de la liste.
Et là, les résultats tombent : le diagnostic est confirmé.
D’abord, c’est le choc. Vraiment. Je me dis que ça doit être une erreur. Je ne peux pas avoir un haut QI. Puis je commence à comprendre : HPI, ce n’est pas juste une question de quotient intellectuel. C’est aussi une manière différente de penser, de raisonner, de ressentir. Un système cognitif qui ne fonctionne pas tout à fait comme celui des autres. Je découvre que ma logique de réflexion peut sembler décalée, que mon intérêt peut être passionné ou inexistant, selon le contexte, les thématiques, la stimulation. Et là, tout commence à faire sens. Ce fameux trop ou pas assez, que j’ai entendu toute ma vie… c’est ça. C’est exactement ça.
Alors oui, après le choc, il y a eu un vrai soulagement. Le soulagement de comprendre que je ne suis pas “idiote”. Que mon fonctionnement a un nom. Une explication. Et peut-être même… une légitimité.
👾 Qu’est-ce que ça a changé dans ta façon de te voir et de te positionner dans le monde pro ?
J’ai compris que ma manière de penser, même si elle sort du cadre, n’est pas un défaut. C’est une différence. Et maintenant que je l’ai identifiée, je peux l’assumer, l’exploiter, la cultiver… en toute sérénité.
Je connais mes forces, je connais mes failles. Je travaille avec tous les jours. Et surtout, je ne cherche plus à coller à un idéal qui ne me ressemble pas. Je ne me perds plus à essayer de devenir celle qu’on attend que je sois. Aujourd’hui, je choisis de construire ma place en respectant mon propre fonctionnement.
👾 Est-ce que tu as dû t’adapter à ton entourage, ou est-ce que tu as plutôt cherché à expliquer ton mode de fonctionnement ?
Je ne cherche pas spécialement à expliquer mon fonctionnement. Aujourd’hui, je vis avec, en paix.
Le fait de mieux me comprendre me permet de mieux gérer mes réactions, mes besoins, et de livrer un travail de qualité sans me trahir. Je pose mes limites quand c’est nécessaire, tout en mettant en avant mes capacités. J’essaie de faire preuve de transparence : ce que je peux faire, ce que je ne peux pas faire — tout simplement.
Mais je ne ressens pas le besoin de dire que je suis HPI. Ce n’est ni une étiquette à afficher, ni une excuse. Je devais le savoir pour moi, pas pour les autres.
👾 Est-ce que tu penses qu’aujourd’hui, cette différence est devenue un vrai atout dans tes projets ou ton rôle de manager ?
Oui, aujourd’hui, je pense que cette différence est devenue un vrai atout. Elle me permet d’explorer d’autres angles, de faire preuve de créativité, d’apporter des idées nouvelles, d’innover.
C’est d’ailleurs quelque chose que mes clients apprécient particulièrement : cette capacité à penser autrement, à sortir du cadre classique.
Et pour ce qui est de mes points faibles, je n’essaie plus de les masquer. Je m’entoure de personnes qui ont ces compétences complémentaires, pour que l’on puisse construire ensemble des projets solides et cohérents, au service du client.
👾 Avec le recul, qu’est-ce que tu aurais aimé entendre plus tôt pour mieux vivre cette singularité au travail ?
Avec le recul, je pense que si j’avais été sensibilisée plus tôt à ce type de fonctionnement cognitif, j’aurais pu m’accepter plus facilement. Comprendre que mes pensées, mes réactions, ma manière de fonctionner n’étaient pas “anormales”, juste différentes, m’aurait permis de moins me remettre en question, de moins me culpabiliser. Et très probablement… d’éviter mes burn-out.
Avoir les bons mots, les bons repères, une validation extérieure, même légère, aurait fait une vraie différence.
Parce que quand on passe son temps à penser qu’on est “trop” ou “pas assez”, sans comprendre pourquoi, on finit par s’épuiser à essayer d’être quelqu’un d’autre.
👾 Et pour celles et ceux qui se sentent "trop" ou "pas assez" dans leur job, qu’est-ce que tu aurais envie de leur dire ?
Prenez le temps de vous comprendre. Observez-vous, analysez vos réactions, vos schémas, vos émotions.
Demandez-vous : Pourquoi je réagis comme ça ? Qu’est-ce qui me déclenche ? C’est en posant ces questions, en allant chercher ce qui se joue en vous, que vous commencerez à vous apaiser.
Le jour où vous comprenez votre fonctionnement, tout change. Vous arrêtez de vous battre contre vous-même.
Et c’est là que vous commencez à trouver votre place — sans vous trahir.

Annabelle BUFFART est consultante dans un Big 4, maman de deux enfants, et fondatrice de Llama Corp, une agence d’expérience digitale pas comme les autres — à l’image de son parcours atypique. Détectée HPI à 35 ans, après deux burn-out marquants, elle comprend que sa façon de penser, d’analyser et de créer — différente, intense, parfois déroutante — est en réalité sa plus grande force. Aujourd’hui, elle accompagne les entrepreneurs et les entreprises pour faire rayonner leurs produits et services, en mêlant stratégie, KPI, storytelling, intuition… et une bonne dose de passion.
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