Et toi, tu fais comment pour... | Transformer une idée en histoire ? (Anna Vassileva)

Il y a des idées qui passent… et puis celles qui s’installent. Celles qui se glissent dans les rêves, reviennent au réveil, murmurent qu’il faut les écrire. C’est une de ces idées-là qui a réveillé Anna en pleine nuit. Ingénieure, lectrice insatiable, rationnelle mais habitée, elle s’est assise et a écrit le premier chapitre de son roman. À partir de là, impossible de faire marche arrière. Dans cette chronique, elle raconte comment une obsession devient un monde, comment l’émerveillement peut être une résistance — et pourquoi il ne faut jamais ignorer ce qui insiste.

📚 Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots et nous dire ce qui t’a donné envie d’écrire ?

Anna Vassileva, belgo-bulgare, maman d’un garçon merveilleux, installée au Luxembourg depuis presque 20 ans. J’ai un background d’ingénieure et 15 ans d’expérience dans le consulting (Accenture et PwC). Rien ne me prédestinait à me lancer dans l’écriture si ce n’est ma passion pour la lecture : je suis une dévoreuse omnivore de livres, j’en lis plus de 150 par an et je les partage sur mon compte Instagram @1livre3mots. Ce qui m’a donné envie d’écrire mon roman, c’est mon questionnement constant à propos de l’avenir, de notre rapport à la technologie et de l’évolution de nos sociétés.

📚 Quand une idée te vient, qu’est-ce qui fait que tu sens qu’elle peut devenir une histoire ?

J’ai des tonnes d’idées par an. Seule une peut se transformer en quelque chose de concret. C’est l’idée obsédante qui gagne : celle qui ne sort ni de ma tête ni de mon cœur. Elle est là tout le temps, au réveil, en journée, au coucher, pendant mes rêves. Et cette obsession augmente avec le temps. C’est comme ça que je reconnais l’idée à saisir : elle ne me lâche pas et je sais qu’elle ne me lâchera pas tant que je ne l’aurai pas faite sortir de ma tête en la posant sur le papier pour la faire vivre.
Avec Sang Sommeil, c’est une idée très forte et très claire qui m’est apparue pendant un rêve-insomnie : je me suis réveillée et j’ai écrit le premier chapitre de mon livre. Ce chapitre ne m’a plus lâchée.

📚 Comment tu passes de cette première étincelle à quelque chose de plus concret ?

Quand l’idée qui doit voir le jour est claire (dans mon cas, ce chapitre écrit pendant une insomnie), le premier sentiment qui vient, c’est la peur : « Comment je vais faire pour la concrétiser ? ». Et quand j’ai peur, mon premier réflexe est d’apprendre pour savoir comment faire : je lis, je fais des recherches, je reste curieuse de tout, je regarde des reportages, j’absorbe tout ce que je peux pour m’équiper au mieux. Et ensuite seulement, je me lance.

📚 Tu laisses ton idée mûrir ou tu préfères te lancer tout de suite dans l’écriture ?

Je laisse mûrir. J’ai besoin d’avoir une certaine maîtrise des éléments de contenu pour pouvoir me lancer. Pour mon roman, qui est une fiction spéculative, j’ai fait des recherches pendant 6 mois afin que le monde que je décris soit plausible et réaliste. À la fin de cette étape, les grands concepts se mettent naturellement en place et me permettent de faire une « mind map » d’idées que je veux traiter dans mon roman.

📚 Y a-t-il une étape clé où tu sens que « l’histoire prend vie » ?

C’est sur la base de la « mind map » que l’histoire commence à prendre vie. Les idées commencent à s’imbriquer entre elles et une structure émerge. Cette structure « high level » est le premier squelette du roman. Lorsque ces étapes clés sont posées, je commence à les peaufiner en chapitres et en éléments d’intrigue : c’est là que l’histoire se déploie.

📚 Qu’est-ce qui t’aide à nourrir une idée : la recherche, la vie quotidienne, les émotions ?

Absolument tout. J’ai l’impression de devenir un capteur d’idées amplificatrices, comme si tout faisait sens et devenait digne d’intérêt. Cela peut être regarder un dessin animé avec mon fils, une promenade en forêt, une lecture, une discussion, le chant d’un oiseau, étendre du linge, rêver, voyager… J’ai aussi l’impression que cultiver l’émerveillement est la meilleure façon de nourrir l’esprit.

📚 Quand tu doutes ou que l’idée s’essouffle, comment tu la relances ?

Le doute est un outil, pas une faiblesse. Il faut l’écouter. Si je n’en ressentais pas, probablement que j’écrirais des banalités. L’expérience m’a appris qu’on n’élimine pas le doute : on apprend à écrire avec lui. Et souvent, il a raison sur un point, mais pas sur tout. Si je suis vraiment bloquée, je lis des auteurs que j’aime. Rien de mieux pour m’inspirer.

📚 Ton parcours d’ingénieure influence-t-il ta manière d’écrire ?

Oui, sans aucun doute. Mon parcours a influencé ma manière d’écrire, notamment dans le souci du plausible. Même s’il s’agit de fiction, il était important pour moi que tout ce que je décris soit scientifiquement possible. J’ai fait des recherches pendant six mois, en lisant des articles scientifiques et des ouvrages spécialisés.

Mon parcours a également façonné ma manière de structurer l’histoire. Je l’ai abordée comme un système où chaque élément a une fonction, une logique interne. J’ai longuement travaillé l’architecture du récit, comme on construit un modèle ou un algorithme.

📚 Et selon toi, qu’est-ce qui fait qu’une idée devient une bonne histoire ?

Une idée seule ne fait jamais une bonne histoire. Ce n’est qu’une étincelle. Ce qui la transforme, c’est sa capacité à toucher quelque chose d’universel : la peur, le désir, la survie, l’amour, la perte. Si les lecteurs y reconnaissent une part d’eux-mêmes, alors l’histoire vit.

📚 Et si ton imagination était un personnage ?

Pour moi, l’imagination ressemble à l’enfance. Celle qui transforme une simple clôture en aventure. Ce regard émerveillé et libre.
Mon imagination ressemble à Tom Sawyer : un enfant rêveur, espiègle, toujours prêt à aller voir ce qu’il y a derrière la colline.

Et je terminerai par cette magnifique citation de Christian Bobin :
« S’émerveiller, c’est résister. C’est, d’une certaine façon, désobéir. »
Désobéissons.


Anna VASSILEVA est une autrice belgo-bulgare née à Sofia. Ingénieure de formation, elle a mené pendant plus de quinze ans une carrière en conseil pour de grands groupes internationaux au Luxembourg avant de se consacrer à l’écriture.
Son premier roman, Sang Sommeil, mêle suspense et anticipation pour explorer les dérives d’une société obsédée par le bien-être, la surveillance et la privatisation du vivant. À travers une écriture à la fois sensorielle et lucide, Anna Vassileva interroge notre rapport au corps, à la liberté et aux illusions du progrès.