

À 7 ans, il écrivait déjà ses premières lignes de code. À 30, il rêve d’une IA souveraine pour l’Europe. Entre les deux ? Dix ans en Silicon Valley, deux entreprises à gérer, et une passion intacte pour la transmission. Rencontre avec Léo Benkel, un talent tech qui n’a jamais lâché le clavier.
🎙️ Tu dis que tu savais déjà à 7 ans que tu voulais travailler dans le logiciel. Tu te souviens d’un moment précis où tu t’es dit : “C’est ça que je veux faire de ma vie” ?
Je n’ai pas eu un moment unique où tout s’est décidé, mais je me souviens clairement avoir observé mon père travailler sur son ordinateur quand j’étais enfant. Ça m’intriguait énormément, et quand j’ai commencé à écrire du code vers 7 ans, inspiré par ces moments à l’observer, cela m’a semblé évident : c’était exactement ce que je voulais faire. J’adorais l’aspect concret de pouvoir créer quelque chose en quelques lignes de code et voir immédiatement le résultat. Ça m’a tout simplement passionné – et ça ne m’a jamais quitté depuis.
🎙️ Tu as passé 10 ans dans la Silicon Valley. À quoi ça ressemble de vivre et bosser là-bas quand on est passionné de tech ? Et qu’est-ce qui t’a donné envie de tout quitter pour revenir t’installer au Luxembourg ?
La Silicon Valley est un endroit unique, intense et incroyablement enrichissant, surtout pour quelqu’un de passionné par la tech. Là-bas, j’ai pu apprendre les meilleures pratiques du développement logiciel : écrire du code rapide, propre, évolutif et maintenable. J’ai travaillé dans des environnements extrêmement stimulants où l’innovation est constante, ce qui est parfait pour progresser rapidement.
Cependant, avec l’évolution politique tendue aux États-Unis et l’arrivée du Covid, j’ai réalisé que c’était le bon moment pour revenir en Europe, une décision à laquelle je pensais déjà depuis quelque temps. Le Luxembourg, en particulier, m’a attiré car c’est un pays innovant avec une forte volonté d’investissement dans des secteurs futuristes comme le space mining et l’intelligence artificielle. Le dynamisme, la qualité de vie et la vision à long terme de ce pays correspondaient exactement à mes attentes.
🎙️ Aujourd’hui, tu jongles entre deux entreprises. On imagine que c’est un équilibre assez instable… C’est quoi les coulisses de ce mode de vie ? Qu’est-ce que tu gagnes à fonctionner comme ça… et qu’est-ce que tu perds parfois aussi ?
Effectivement, jongler entre deux entreprises est très exigeant. En coulisses, chaque journée est minutieusement organisée pour maximiser chaque instant.
Je gagne énormément en diversité et en stimulation intellectuelle : aucun jour ne ressemble au précédent, ce qui m’aide à rester motivé et créatif. Cela me permet aussi d’apprendre beaucoup en peu de temps, en travaillant sur des projets variés et complémentaires.
Mais cette intensité a un prix : il est extrêmement difficile de déconnecter complètement. Je suis souvent en “mode projet” permanent, avec peu de temps réellement libre pour décompresser. C’est un compromis que j’assume pleinement, mais dont je reste conscient.
🎙️ Tu mènes aujourd’hui un projet ambitieux : créer une IA souveraine pour l’Europe. Tu peux nous expliquer concrètement ce que ça veut dire ? Pourquoi c’est si important pour toi – et pour l’avenir de la tech européenne ?
Créer une IA souveraine signifie développer une intelligence artificielle entièrement conçue et contrôlée par des acteurs européens, sans dépendre des technologies américaines ou chinoises.
C’est fondamental, car la souveraineté technologique permet à l’Europe de préserver son autonomie stratégique, économique et éthique dans un monde de plus en plus dominé par quelques grandes entreprises étrangères.
Pour moi, ce projet est crucial car l’Europe a une responsabilité particulière : nous devons montrer l’exemple en matière de qualité de vie, du respect des droits humains, d’éthique et de vision à long terme.
Notre indépendance technologique nous protège aussi contre la corruption potentielle de nos valeurs fondamentales par des intérêts extérieurs.
L’Europe a déjà démontré sa capacité à mener des projets ambitieux – comme le collisionneur de particules du CERN ou le projet ITER. De la même manière, une IA souveraine est un défi essentiel à relever pour conserver notre leadership technologique et moral.
🎙️ Quels sont les plus gros challenges auxquels tu fais face avec ce projet ? Et malgré ces obstacles, qu’est-ce qui te donne envie de te battre pour y arriver ?
Le principal défi est évidemment technique : développer un produit suffisamment performant pour rivaliser avec des acteurs majeurs comme Google ou Microsoft.
Mais il y a aussi d’importants défis en termes de sensibilisation et de changement des mentalités, car il faut convaincre les acteurs européens de l’importance stratégique de l’indépendance technologique.
Un autre défi majeur est personnel : la gestion du temps et la priorisation dans un projet aussi ambitieux.
Malgré tout cela, ce qui me pousse à continuer, c’est la conviction profonde que ce projet est essentiel pour la survie technologique de l’Europe, et pour garantir que nous restions maîtres de notre destin technologique, éthique et économique.
🎙️ Tu as toujours eu cette volonté de transmettre : former, accompagner, enseigner… D’où ça vient, ce besoin de passer le relais ? Et qu’est-ce que tu cherches à transmettre au-delà des compétences pures ?
Pour moi, les compétences techniques sont essentielles, mais ce n’est pas tout.
J’aime penser que les développeurs d’aujourd’hui sont un peu les scribes modernes. Ce sont eux qui savent lire et écrire dans un monde où beaucoup ne comprennent pas encore la technologie.
Plus on forme de gens à comprendre, lire ou écrire du code, plus on peut être collectivement productifs, et plus on progresse dans l’innovation.
Et plus les gens sont éduqués, plus ils prennent de bonnes décisions.
Donc transmettre ce savoir, c’est essentiel pour moi. C’est aussi une façon de rendre à la communauté ce que j’ai moi-même reçu.
🎙️ Tu as accompagné pas mal de profils qui se reconvertissent dans la tech. Qu’est-ce que ça t’apprend sur les talents, leur potentiel, et les freins qu’ils rencontrent ?
Ce que j’ai observé, c’est que le principal défi pour ces personnes, c’est d’adopter une nouvelle manière de penser. La logique informatique est très mathématique, très structurée, et ce n’est pas toujours naturel au début.
Mais à l’inverse, ces profils apportent une perspective unique. Parce qu’ils viennent d’horizons différents, ils posent d’autres questions, voient des besoins que d’autres n’auraient pas identifiés.
Si tout le monde vient du même parcours, on finit par avoir les mêmes idées. C’est cette diversité de points de vue qui nourrit l’innovation.
🎙️ L’IA évolue à une vitesse folle. Toi, comment tu fais pour rester à jour, garder une longueur d’avance ? Tu as des routines, des réflexes, des sources que tu recommandes ?
Je reste connecté en permanence à mes sources d’information de confiance. J’ai quelques médias spécialisés que je suis régulièrement.
Je lis beaucoup, souvent pendant les trajets – dans le tram à Luxembourg ou entre deux réunions. Je suis en ligne presque tout le temps.
Ce n’est pas un effort, parce que je suis passionné. C’est justement cette passion qui me permet de rester à jour naturellement.
🎙️ Tu n’as pas de vie de famille pour l’instant, mais tu arrives à prendre du recul. Tu arrives à couper, à décrocher… ou tu es en “mode projet” en permanence ?
Je suis quasiment toujours en “mode projet”.
Mais j’arrive quand même à garder un certain équilibre. J’ai une famille élargie – parents, frère, sœur, nièces – et de nombreux amis avec qui je joue à des jeux de société, je voyage…
Même si je pars souvent avec mon ordinateur “au cas où”, j’arrive à trouver des moments pour souffler. Ce sont des habitudes à prendre.
🎙️ En 2025, c’est quoi pour toi un “bon talent” tech ? Qu’est-ce qui fait vraiment la différence aujourd’hui ?
Je pose souvent des questions différentes en entretien. En fait, je ne fais même pas toujours d’entretien technique, parce que je pense que la technique, aujourd’hui, c’est facile à apprendre.
Je regarde le GitHub, le LinkedIn… Ce que je veux surtout savoir, c’est si la personne est passionnée.
Je cherche des gens qui aiment ce qu’ils font, pas ceux qui sont là juste pour le salaire. Je veux des personnes qui aiment résoudre des défis techniques, parce que c’est ça qui les anime.
🎙️ Et côté entreprise, tu penses qu’il faut miser sur quoi pour attirer – et garder – les bons profils ?
Je pense que tout repose sur l’alignement des objectifs et les bonnes incitations.
J’ai étudié les comportements émergents dans les architectures multi-agents – que ce soit des humains ou des machines – et j’ai observé que tout fonctionne mieux quand les objectifs sont alignés.
Beaucoup d’entreprises disent que la priorité, c’est l’entreprise, puis l’équipe, et enfin l’individu. Je pense que c’est une erreur.
Pour moi, ces trois niveaux doivent être sur un pied d’égalité. Il faut comprendre les ambitions de chacun et les faire coïncider avec les projets de l’entreprise.
Il y a toujours un projet dans une boîte qui peut correspondre aux objectifs d’un collaborateur. C’est à l’entreprise de le trouver.
🎙️ Si tu pouvais revenir en arrière et dire un truc au petit Léo de 7 ans, celui qui rêvait déjà de coder… tu lui dirais quoi ?
Je lui dirais : fonce.
Et je pense que c’est exactement ce que j’ai fait. Je ne changerais pas grand-chose à mon parcours. Tout ce que j’ai vécu m’a construit.
Peut-être que je lui conseillerais d’équilibrer un peu plus vie perso et pro, de ne pas se laisser absorber uniquement par le travail – même si c’est une passion.
Trouver l’équilibre, c’est important aussi.

Léo Benkel est l’un des deux cofondateurs de The Artificial Business.
Avec dix ans d’expérience comme ingénieur en data dans la Silicon Valley, il s’est imposé comme une référence en matière d’intégration de l’IA et de transformation digitale.
À travers The Artificial Business, il développe une alternative sécurisée et on-premise aux LLM proposés en SaaS, en s’appuyant sur des technologies open source et multi-agents. Objectif : renforcer la protection des données d’entreprise tout en boostant la productivité.
En parallèle, cela fait cinq ans que Léo accompagne les startups dans l’optimisation de leurs équipes tech, pour accélérer leur développement et lever les frictions entre business et technique.
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