Learning Together | Comment le TDAH peut devenir un atout quand on entreprend ?

Entreprendre avec un cerveau qui ne ralentit jamais : défi ou super-pouvoir ?
Dans cette chronique, Matthieu Leclercq, entrepreneur dans l’immobilier, raconte sans filtre ce que signifie vivre et travailler avec un TDA/H. Un témoignage lucide sur la performance, les limites du modèle salarié et la manière de transformer un fonctionnement atypique en véritable levier entrepreneurial.

🐅 Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots et nous dire ce que tu fais aujourd’hui ?

Je m’appelle Matthieu Leclercq, je suis père de famille, marié depuis 20 ans, et j’ai trois garçons. Je suis entrepreneur, passionné d’immobilier et spécialisé dans la gestion locative.
J’ai fondé et je développe une conciergerie spécialisée dans la location courte durée (Airbnb) entre la France (Metz, Thionville) et le Luxembourg (Luxembourg-ville).

Mon quotidien, c’est à la fois de la stratégie, du commercial, de l’opérationnel parfois assimilé à de l’hôtellerie, du management, du recrutement, de la décoration, et beaucoup de création de solutions liées à l’immobilier. J’aime construire, structurer et faire grandir des projets.

🐅 On entend beaucoup parler du TDA/H, mais concrètement, qu’est-ce que ça veut dire pour toi d’être TDA/H au quotidien ?

Pour moi, être TDAH, c’est vivre avec un cerveau qui va vite, parfois trop vite. Mon cerveau scanne tout et met en exergue mon hypersensibilité et mon hyper-clairvoyance.
C’est une intensité permanente : des idées en cascade, une énergie forte, mais aussi une difficulté à rester concentré. Je peux parfois être sur-concentré, ou au contraire sous-concentré. C’est une variable aléatoire, en fonction de l’intérêt que je porte au sujet, ce qui peut parfois me jouer des tours.

L’avantage, c’est un mélange de créativité et d’hyper-focus, mais aussi de dispersion (surtout quand on travaille sur dix sujets en même temps).

🐅 Quand as-tu compris que ton fonctionnement n’était pas “classique” et que le TDAH faisait partie de l’équation ?

Assez tardivement, vers 50 ans. J’ai compris que j’étais TDA (sans H pour « hyperactivité » en ce qui me concerne) depuis toujours lorsque nous avons diagnostiqué le parcours de mon plus jeune fils, qui est lui-même TDA. Il a suivi le parcours d’un neuropsychologue et est également suivi scolairement et médicalement.

Mon TDA a une tendance plus impulsive et une forte soif de justice. Pendant longtemps, je pensais simplement que j’étais « comme ça » : impatient, intense, parfois désorganisé.
C’est en accumulant les expériences professionnelles, quelques échecs, et surtout des frustrations, que j’ai compris que ce n’était pas un manque de volonté, mais un fonctionnement neurologique différent. Je me sentais intellectuellement très à l’aise, mais j’avais atteint un plafond de verre en termes de progression professionnelle à cause de ce fonctionnement.

🐅 Avant ce diagnostic, qu’est-ce que tu ne comprenais pas chez toi, notamment dans ta vie professionnelle ?

Je ne comprenais pas pourquoi je pouvais être ultra-performant sur certains sujets, puis complètement bloqué sur d’autres pourtant simples. Pourquoi je m’ennuyais vite, pourquoi les réunions longues me vidaient, pourquoi je rencontrais parfois des difficultés relationnelles et sociales, et pourquoi j’avais besoin de créer en permanence pour rester engagé.
J’avais toujours plein d’idées, sans forcément réussir à concrétiser tous les projets.

🐅 Quelles ont été les principales difficultés liées à ton TDA dans le monde du travail salarié ?

Le cadre rigide. L’open space (une horreur anti-créative à mon sens). Les horaires fixes, les process lourds, la hiérarchie, les tâches répétitives.
J’avais l’impression d’être bridé, sous-utilisé, parfois même en décalage complet avec le rythme attendu. Le monde du salariat était trop lent pour moi. Je m’ennuyais beaucoup, surtout quand on ne me donnait pas les responsabilités escomptées. J’ai même parfois connu le bore-out.

🐅 À l’inverse, quelles qualités ou forces associes-tu aujourd’hui directement à ton TDA ?

La vision, la créativité, la capacité à résoudre rapidement des problèmes complexes, la résilience, une intuition très développée, l’énergie et la positivité. Et surtout, cette capacité à entrer en hyper-focus quand un sujet me passionne.

🐅 À quel moment as-tu senti que le modèle salarié n’était plus compatible avec ton fonctionnement ?

Quand j’ai compris que je devais me forcer chaque jour à rentrer dans un moule qui n’était pas le mien.
À ce moment-là, j’ai réalisé que soit je continuais à m’adapter à un système qu’on m’imposait, soit je créais mon propre cadre. Le problème, c’est que cette adaptation demandait des efforts trop importants. J’ai donc choisi la deuxième solution.

🐅 En quoi l’entrepreneuriat t’a permis d’exprimer des choses que tu ne pouvais pas activer en entreprise ?

L’autonomie, la liberté de décision, la créativité stratégique. Pouvoir tester vite, échouer vite, ajuster vite.
L’entrepreneuriat m’a permis de transformer mon agitation mentale en actions concrètes.

🐅 Parce qu’on est TDA, doit-on selon toi s’interdire d’entreprendre ?

Au contraire. Le TDA (avec ou sans hyperactivité) n’est pas une interdiction d’entreprendre, c’est une invitation à entreprendre différemment. À condition de bien se connaître et de bien s’entourer.

Le TDAH n’a pas la même intensité chez tout le monde. Il faut apprendre à se comprendre pour se lancer avec ce syndrome encore mal connu dans le monde de l’entreprise. On ne crée pas assez de structures adaptées aux profils TDA/H, alors qu’il serait intelligent de les utiliser dans leurs domaines de compétences les plus forts, pas uniquement la créativité.

🐅 Concrètement, à quoi ressemble une journée “normale” quand on est entrepreneur avec un TDA/H ?

Il n’y a pas vraiment de journée “normale”. Il y a des pics d’énergie, des moments d’hyper-focus, des phases de fatigue mentale, et des besoins fréquents en dopamine.


J’essaie de structurer mes journées autour de blocs courts, de rendez-vous fixes auxquels je m’astreins, de priorités claires et de beaucoup d’outils. J’utilise aussi l’IA. Mes compétences sont plus fortes en calcul et en chiffres qu’en lettres et en mots, et l’IA m’a beaucoup aidé à compenser cette faiblesse.

🐅 Dans quelles situations ton TDA peut-il encore te mettre en difficulté aujourd’hui ?

La surcharge mentale, la gestion de trop nombreux sujets en parallèle, la difficulté à déléguer totalement, et parfois l’impatience quand les choses n’avancent pas assez vite.
L’angoisse aussi. Je dois lutter contre certaines peurs, mais je les surmonte, et cela m’aide beaucoup.

🐅 Et à quels moments devient-il au contraire un vrai atout, voire un super-pouvoir ?

Quand il faut innover, résoudre une crise, créer un nouveau modèle, ou voir des opportunités là où d’autres voient des problèmes.
Dans ces moments-là, le TDA/H devient clairement un accélérateur. J’ai comme une horloge dans la tête qui m’aide à me projeter dans le temps et à atteindre mes objectifs.

🐅 Qu’as-tu dû mettre en place pour canaliser ton énergie et structurer ton activité ?

Des process simples, des outils digitaux, de l’IA, des routines, mais surtout une équipe complémentaire.
J’essaie aussi de bien m’entourer : il faut trouver les bons guides autour de soi pour avancer. J’ai appris que je n’avais pas besoin d’être bon partout, mais de m’entourer intelligemment.

🐅 Avec le recul, est-ce que le TDA/H a plutôt été un frein ou un moteur dans ton parcours entrepreneurial ?

Un moteur. Clairement.
Mais un moteur puissant qui nécessite un bon châssis et de bons freins. Sans structure, il peut déraper. Avec la bonne organisation, il devient redoutablement efficace.

🐅 Pour finir sur une note plus légère, quel est un fun fact sur toi que peu de gens connaissent ?

Je prends la vie de façon assez légère, avec beaucoup de recul et d’humour, même dans les moments compliqués. Cela m’aide à gérer des situations stressantes avec calme, même si les personnes autour de moi sont parfois consternées par mon humour, parfois sans filtre 😉
Autre point qui m’a joué des tours : ma difficulté à mémoriser les prénoms.
Mais pour terminer sur une note positive, cela me permet de calculer des business plans en 30 secondes dans ma tête.


Matthieu LECLERCQ est un entrepreneur français, résident au Luxembourg, spécialisé dans l’investissement immobilier rentable et la location courte durée. Fondateur de Mattbnb57 SASU en France et de Mattbnb Luxembourg Sàrl, il développe et gère une conciergerie premium inspirée des standards hôteliers, principalement au Luxembourg, à Metz et à Thionville.

Investisseur immobilier à titre privé, il pilote un parc d’environ 50 logements pour un chiffre d’affaires annuel de 360 000 euros. Diagnostiqué TDAH, il a transformé ce fonctionnement en levier de performance. Sportif pluridisciplinaire et père de trois enfants, il est convaincu que la performance durable se construit dans le temps, dans l’équilibre entre exigence professionnelle et vie personnelle.