Possible@Lux | Possible ou pas de réussir grâce aux soft skills plutôt qu’aux compétences techniques ?

On les cite partout, on les valorise dans les offres d’emploi, mais on peine parfois à les expliquer concrètement. Les soft skills ne sont ni un effet de mode ni une alternative magique aux compétences techniques. À travers près de 25 ans de carrière, Rosa Yubero raconte comment ces compétences humaines, transversales et souvent sous-estimées ont façonné son parcours, guidé ses choix et ouvert des portes là où les diplômes ne suffisaient pas.

☀️ Pour toi, c’est quoi exactement les “soft skills” ? Tu les définirais comment, avec tes mots, à partir de ton expérience professionnelle ?

On sait que les soft skills sont aussi appelées compétences comportementales, transversales, humaines, savoir-être.

Pour moi, ce sont des compétences personnelles qui reflètent, d’une part, notre façon de travailler et nous aident à accomplir nos missions au mieux (esprit analytique, synthétique, créativité…), et, d’autre part, nos comportements dans un contexte donné, seul ou en relation avec les autres (esprit d’équipe, sens des responsabilités, bon relationnel…).

Bien identifier ces compétences peut nous aider à déterminer le type de secteurs ou de métiers dans lesquels on a un vrai potentiel, et où l’on pourrait s’épanouir, lorsque notre choix de carrière n’est pas déterminé. En règle générale, elles se trouvent dans ce qui nous semble aisé, évident, logique.

En revanche, même si, dans mon expérience professionnelle, elles ont joué un rôle majeur, je dois tout de même préciser que les soft skills ne se suffisent pas à elles-mêmes. Les compétences techniques demeurent nécessaires. En effet, par exemple, on peut avoir un très bon esprit d’équipe, mais ne pas être d’une grande aide si on ne sait pas effectuer son travail ; on peut être orienté solutions, mais on ne pourra probablement pas résoudre grand-chose si on ne comprend pas l’activité, les produits, etc.

La façon dont cela s’est passé durant mon parcours est que j’ai d’abord et surtout utilisé mes soft skills, et c’est grâce à elles que j’ai pu acquérir des compétences techniques. C’est d’ailleurs pour cela que, peu importait l’activité de l’entreprise, j’appliquais mes compétences transversales à ce qui était attendu de moi.

☀️ Est-ce que tu te reconnaissais dans cette idée de “soft skills” au début de ta carrière ? Ou est-ce un terme que tu as découvert (et compris) avec le temps ?

Quand j’ai fini mes études, en 1993, le terme « soft skills » arrivait à peine en France, et je ne me souviens pas en avoir entendu parler à l’époque. Donc oui, c’est un concept que j’ai découvert, ou plutôt conscientisé, avec le temps.

Avec un BTS en poche dans un secteur pas vraiment développé dans la région, et le sentiment de ne pas avoir réellement appris de métier (je n’avais donc pas forcément envie de me délocaliser), le fait de miser sur mes soft skills s’est imposé inconsciemment.

Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai découvert le terme, et surtout compris que c’est principalement là-dessus que s’est construit mon parcours.

D’ailleurs, cette prise de conscience m’a permis de les identifier plus précisément et, surtout, de les perfectionner. J’ai ainsi pu passer à des rôles divers ou me voir attribuer des missions spécifiques au sein des équipes auxquelles j’appartenais.

☀️ Tu as souvent appris sur le tas, changé de métier, accepté des postes que tu ne maîtrisais pas. Qu’est-ce qui t’a permis de t’en sortir à chaque fois ? Tu te souviens d’un moment précis où tu t’es dit : “OK, je ne sais pas tout faire, mais je sais faire ça” ?

Ce qui m’a aidée à chaque fois, c’est le fait de très vite comprendre le métier, sa place dans l’activité de l’entreprise, les processus. Mais, au-delà de cela, je pense que j’ai toujours été portée par une forte auto-motivation, une envie d’apprendre, de bien faire, de progresser.

C’est donc cette combinaison qui m’a permis d’acquérir les compétences techniques nécessaires et d’être efficace dans mes rôles successifs.

Quant à la phrase « OK, je ne sais pas tout faire, mais je sais faire ça », c’est probablement ce que j’ai dû penser à chaque nouveau poste, en commençant par mon premier emploi, où j’étais en mode « découverte totale ».

Mais il y a aussi un aspect extérieur qui m’a aidée dans ce parcours : la confiance de certaines personnes. Il est arrivé, à plusieurs reprises, d’être contactée par un ancien manager ou collègue, me proposant une nouvelle mission, inconnue pour moi. Je me souviens même de l’un d’entre eux disant (à peu près) : « je sais que tu ne connais pas le métier, mais ce n’est pas grave, tu sauras faire ». Avoir cette confiance et ce soutien, encore aujourd’hui, ça n’a pas de prix.

☀️ Quand tu étais dans des environnements très cadrés (banque, assurance, etc.), est-ce que tu avais l’espace pour exprimer ces soft skills ? Ou a-t-il fallu les cacher, les adapter, les imposer parfois ?

Comme je le disais, mes soft skills étaient reconnues, appréciées et même encouragées par certains de mes managers. À plusieurs reprises, je me suis vue proposer un poste « à part » dans une équipe, parfois en solo. Cela fait longtemps que je n’ai pas occupé un poste « classique ». Même quand je commençais comme ça, assez rapidement, la situation évoluait et on souhaitait m’assigner un rôle spécifique.

Donc, en règle générale, j’ai vraiment eu la liberté d’exprimer mes soft skills. En tout cas, celles qui me permettaient d’être efficace dans mon travail.

Quant à les imposer, c’est assez drôle, car une fois, un manager souhaitait appliquer mon sens du service client au reste de l’équipe. Ça n’a pas été possible…

☀️ Tu dis souvent que tu sais à qui parler et comment poser les bonnes questions. Tu le vois comme une compétence ? Tu penses que ça s’apprend ou que c’est inné chez toi ?

Dans mon parcours, j’ai souvent dû me débrouiller seule. Pour remplir mes missions, je devais m’informer autour de moi et, parfois, je faisais face à de la rétention d’information. C’est donc devenu une habitude que j’ai perfectionnée.

Concernant la communication (adapter le « langage » à son interlocuteur, écouter, reformuler, etc.), ce sont sûrement mes études en communication qui ont fini par payer.

J’ai pu considérer que c’était une compétence lorsque j’en ai pris conscience, en remarquant que cela contribuait à la qualité de mon travail.

Je ne sais pas quelle part est innée ou acquise chez moi, mais ce sont probablement les deux. L’adversité nous apprend et nous pousse à puiser dans nos ressources. Ce n’est peut-être pas à la portée de tous, mais c’est sûrement une compétence qui s’apprend, avec une méthodologie, si besoin.

☀️ Ta sensibilité, ton intuition, ton écoute… Tu les as toujours considérées comme des forces ? Ou y a-t-il eu un moment où tu as dû les “assumer” ?

Pour ce qui est purement de l’exécution de mon travail, oui, ce sont des forces. En effet, j’ai rencontré des situations où avoir une certaine sensibilité ou intuition m’a aidée. Sans cela, j’aurais pu me mettre dans des situations délicates. Quant à l’écoute, c’est une compétence que j’ai toujours utilisée dans mon travail, non seulement pour pouvoir avancer dans mes tâches, mais aussi par considération pour les autres.

En revanche, pour ce qui est de la vie en milieu professionnel, au contraire, je ne les ai pas vécues comme des forces. Loin de pouvoir les assumer, je n’arrivais pas à les gérer et me suis souvent sentie submergée.

☀️ Est-ce qu’il y a eu un moment où tu t’es dit : “Si je réussis aujourd’hui, c’est clairement grâce à mes qualités personnelles” ? Raconte-nous.

Avant tout, je ne considère pas avoir particulièrement « réussi ». Je me suis juste laissée guider par les opportunités, les rencontres, l’envie de progresser et, finalement, essayer de tirer le meilleur de chaque expérience, avec mes capacités du moment.

Pour répondre à la question, c’est ce que je me suis dit tout au long de mon parcours. Au début, je me suis vite aperçue de ma capacité à apprendre, ce qui, allié à un goût (relatif) pour le défi, m’a permis d’aller vers l’expérience suivante sans connaître le métier.

Bien sûr, j’ai commencé avec des rôles plutôt « simples », dans le support administratif. Rien qui fasse rêver, mais c’était ma porte d’entrée dans le monde du travail. Une fois que j’avais cerné les compétences techniques importantes, je les apprenais en autodidacte et pouvais ensuite prétendre à des rôles plus « compliqués ».

Pour tout dire, pendant mes études, on travaillait sur Macintosh (Apple), alors que Windows prédominait dans les entreprises… il m’a même fallu apprendre cela (dans la série « découverte du monde du travail »…).

Mais je crois que c’est surtout lorsque j’ai occupé des postes « sur mesure », quand on est venu me chercher, principalement dans des rôles liés à la mise en place de procédures (même si, parfois, je ne faisais pas tout toute seule, j’avais la responsabilité des projets). Je n’avais aucun diplôme qui aurait pu m’enseigner les outils et techniques ; seulement quelques années d’expérience et ma façon d’appréhender mon travail.

☀️ Tu as aussi vécu des situations de conflit ou de remise en question. Est-ce que tes soft skills t’ont aidée à traverser ça, ou est-ce là que tu as dû en développer de nouvelles ?

Je crois que l’on parle ici de deux choses différentes, le conflit et la remise en question étant, je pense, deux étapes consécutives d’un même processus.

Dans les situations de conflit vécues, qu’aucune des personnes impliquées ou concernées ne savait gérer, je n’ai malheureusement pas su faire appel à mes soft skills (esprit d’analyse, empathie, création de solutions…). Mais il y a une chose qui m’a aidée à traverser cela : ma force intérieure. Elle m’a permis de poursuivre mon activité comme à mon habitude et d’ignorer autant que possible ce qui pouvait m’en détourner.

C’était efficace sur le moment, pour m’aider à avancer, mais comme j’ai vécu cela à plusieurs reprises, sur le long terme, ce n’était plus tenable. D’où la phase de remise en question, que je pratique souvent, mais qui, à ce moment-là, était critique.

Alors que j’ai eu « la tête dans le guidon » pendant une longue période, dans des environnements pas forcément adaptés, cette phase de calme et d’introspection m’a permis de prendre le recul nécessaire sur ces situations, pour pouvoir les analyser et les comprendre. C’est à ce moment-là que j’ai pu utiliser mes soft skills. Pas de nouvelles compétences, mais plutôt un perfectionnement de celles déjà connues.

☀️ Tu as travaillé dans plusieurs environnements au Luxembourg. Tu trouves que le marché du travail luxembourgeois valorise suffisamment les soft skills ? Ou reste-t-on encore très centré sur le technique et le diplôme ?

Je ne peux pas me prononcer de façon globale, en raison de la diversité des environnements de travail, mais aussi des individus. Valoriser davantage l’un ou l’autre peut être bénéfique dans certains cas, et pas dans d’autres.

Personnellement, j’ai l’impression que les soft skills sont davantage valorisées qu’il y a quelques années. On le voit, par exemple, dans les offres d’emploi. Et à certains postes, on n’exige plus nécessairement un diplôme spécifique, mais de l’expérience professionnelle. Cela amène à penser que les entreprises ont besoin de personnes capables de travailler, voire de se débrouiller.

C’est positif dans la mesure où cela permet de donner une chance à des personnes en erreur de parcours ou en reconversion professionnelle. En revanche, c’est négatif lorsque l’on oublie les connaissances techniques, quel que soit le type de formation (universitaire, privée, en entreprise…), car on manque alors d’expertise.

Si l’employé a une capacité d’apprentissage et qu’il peut acquérir ces connaissances dans l’entreprise, en interne ou en externe, tant mieux. Mais ce n’est pas toujours le cas.

☀️ Si tu avais un conseil à donner à quelqu’un qui doute de lui parce qu’il n’a pas “le bon diplôme” ou “les bonnes compétences techniques”… tu lui dirais quoi, avec ton vécu ?

Franchement, je ne pourrais pas me lancer comme ça, à l’aveugle. Chaque individu, chaque situation est unique. Il faudrait que j’aie plus d’informations sur la personne, ses acquis, son projet… Mon parcours est simplement un exemple parmi d’autres de ce qui est possible.

Parmi les éléments clés tirés de mon parcours qui pourraient aider : s’observer, apprendre à se connaître, ne pas hésiter à faire un premier pas, même s’il n’est pas « excitant », car il mènera au suivant, puis à un autre, jusqu’au but recherché (voire au-delà…), et s’informer (sur le secteur, les entreprises, les métiers, les prérequis, les formations).

☀️ Et aujourd’hui, avec tout ce que tu as traversé, quels sont les soft skills que tu considères comme ta plus grande force ?

Je vais tricher pour répondre, car il m’est assez difficile de dissocier mes principaux soft skills. En effet, ma plus grande force : l’hypersensibilité, découverte chez moi il y a seulement cinq ans.

C’est un terme que j’hésite à utiliser, car il est très à la mode et souvent mal interprété, mais je peux difficilement l’ignorer ici.

La grande majorité de mes compétences transversales y est liée. C’est donc vraiment leur combinaison qui en fait une force. Ensemble, elles m’ont permis de remplir des missions très enrichissantes et de m’épanouir dans mon travail.


Après des études en communication et publicité, puis quelques premières expériences en France, Rosa YUBERO débute sa carrière au Luxembourg en 1999. Pendant près de 24 ans, elle évolue dans le secteur financier, explorant un large éventail d’activités : middle-office, back-office (titres et cash), help desk, services clients et gestion de projets. Forte de cette connaissance approfondie des métiers et du secteur, elle accompagne, depuis 2024, des clients sur des enjeux de recrutement, de gestion de projets et d’employabilité des jeunes.